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Full text of "Mémoires de Fauvel. Volume 1"

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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 







1 BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 


1 •*»->*<r.r" M 








ON TROUVE CHEZ LE' MÊME LIBR'AlRÊ : 

OEuvres complètes de L.-B. Picard , membre 
de l'Institut (Académie française). 10 vol. iu-8". 



Prix. 



fr. 



Essai sur l'art d'être ueureux , suivi d'un Elcge 
de Montaigne, par Joseph Droz. Troisième 
édition ; un vol. in-8\ Prix . . 4 fr. 5o c. 

Études sur le beau dans les arts , par le même ; 
un vol. in-8°. Prix. ...... 4 f r- 5o c ' 



IMPRIMERIE I»S COSSON- 



MEMOIRES 



JACQUES FAUVEL, 

PUBLIÉS V« % 9\ty?.{f»(tl4 

PAR J". DROZ ET L.-B. PICARD. 



TOME PREMIER, 









A PARIS, 

CHEZ A1NTOI NE- AUGUSTIN RENOUARD , 

HUE D£ TOUBNOK, B" G. 



MDCCC XXIII. 



; 



930 



«WVVWV VW* V**V*IW* VW* VkMMkVWtnMnt^WVtMM^ Ut*V«VWVW» IW»VWWIW«>*W 



AVERTISSEMENT 



DES ÉDITEURS- 



Four prouver jusqu'à l'évidence que 
ces Mémoires ne contiennent pas des 
faits imaginaires, et qu'ils ont été réel- 
lement écrits par Jacques Fauvel, il 
nous suffirait de raconter l'événement 
très curieux, très intéressant qui les 
a mis en notre possession. Mais un 
précis de cet événement exigerait au 
moins cinquante pages; et des per- 
sonnes fort éclairées nous assurent que 
le public n'aime pas les longues pré- 



1} AVERTISSEMENT 

faces. Nous renonçons à donner ce pré- 
cis, et sans doute les hommes de bonne 
foi n'en croiront pas moins à l'authen- 
ticité du manuscrit que nous faisons 
imprimer. Au surplus, tant de gens 
prennent des romans pour des his- 
toires, que nous serions peu étonnés 
si quelques lecteurs superficiels pre- 
naient cette histoire pour un roman. 

Les Mémoires qu'on va lire sont 
d'un homme qui ne se piquait pas 
d'être un écrivain. Le style paraissait 
d'autant plus négligé qu'il avait vieilli, 
et presque partout il a fallu le rajeu- 
nir. Voilà pourquoi, dans un ouvrage 
composé au dix-septième siècle, on 
trouvera des expressions et des tours 
de phrase qui n'ont été employés qu'à 
des époques moins reculées. 

Dans sept ou huit chapitres, il était 
question de divers usages de société 
qui n'existent plus aujourd'hui- Notre 



DES ÉDITEURS. <f] 

projet était d'abord d'enrichir ce livre 
de notes nombreuses; et, s'il faut l'a- 
vouer, l'espoir de paraître savans flat- 
tait notre amour-propre. Pour suppléer 
à l'érudition qui nous manquait, nous 
nous adressâmes à deux membres de 
l'académie des inscriptions et belles- 
lettres. Ils nous donnèrent avec beau- 
coup de complaisance des dissertations 
très bien faites; par malheur, ils se 
trouvèrent d'avis entièrement opposés 
sur chacun des points qu'il s'agissait 
d'éclaircir.On juge de notre embarras: 
pour en sortir, nous avons pris le parti 
de substituer des usages modernes et 
bien connus, aux usages anciens etpres- 
que ignorés dont parlait notre auteur. 
Nous n'abuserons point du priti- 
lége que les éditeurs ont toujours eu 
de vanter les ouvrages qu'ils mettent 
en lumière. Nous espérons que celui-ci 
paraîtra futile aux personnes qui, par 



Mi 



IV 



AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS. 

goût et par habitude, n'aiment pas à 
réfléchir; nous espérons qu'il offrira 
quelques aperçus de philosophie pra- 
tique aux hommes qui ne sauraient 
s'amuser d'une lecture entièrement 
frivole. 






JACQUES FAUVEL. 



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PREMIERE PARTIE. 



CHAPITRE I". 



Fauvel et sa sœur de lait. 



Je suis né pour ainsi dire orphelin. Ma 
mère mourut en me donnant le jour, le 
i5 mai i63g : on m'a dit qu'elle était bonne, 
douée d'un esprit aimable et d'une humeur 
toujours égale. 

A peine ai- je vu mon père, M. Henri 
Fauvel, gentilhomme auvergnat, de la reli- 
gion réformée. Avec une fortune modique , 
il vivait honorablement dans la petite ville 
d'Issoire. Son deuil était près de finir lors- 
qu'il épousa en secondes noces la veuve du 
I. 



2 JACQUES FAUVEL. 

baron de La Dijodie, femme encore jeune, 

riche et sans en fans. 

Mon père se piquait de raisonner d'une 
manière ingénieuse et juste sur les moyens 
d'arranger sa vie; et sans cesse il s'occu- 
pait de réunir tout ce qu'il jugeait propre à 
multiplier ses momens heureux. L'amour 
avait décidé son premier mariage; un calcul 
détermina le second. Ma belle-mère avait 
soixante mille livres de rente, un château 
magnifique , où mon père se proposait de 
goûter chaque année les plaisirs de la belle 
saison, en attendant que ceux de l'hiver le 
rappelassent à la ville. C'est ainsi que, de 
tout temps, il avait recherché les circon- 
stances qui devaient lui donner des jours 
agréables. Mais il semblait ignorer complè- 
tement cette vérité si simple , que notre bon- 
heur est surtout en nous-mêmes ; et presque 
jamais il n'a su jouir des avantages qu'il pre- 
nait peine à rassembler autour de lui. Ma 
première jeunesse était passée quand j'ai 
connu ces détails , et par conséquent ils n'ont 
pas eu d'influence sur l'espèce d'impulsion 
qui m'a fait prendre un parti tout contraire , 






ï" PARTIE. — CHAPITRE I. 3 

je veux dire, qui m'a fait dédaigner les cir- 
constances , et ne rien attendre que de mon 
caractère. 

Je fus mis en nourrice dans un village 
près d'Issoire. En allant prendre possession 
de son château, mon père vint me voir 
avec sa femme. J'étais un peu enrhumé ; ma 
belle-mère dit que j'étais d'une santé faible, 
et qu'il serait très avantageux pour moi qu'on 
me laissât long-temps chez ma nourrice. 
L'année suivante, elle eut un fils; on le 
nourrit au château. 

Je restai abandonné à une paysanne né- 
gligente et brutale , qui n'avait pas un cœur 
plus tendre pour sa fille que pour son nour- 
risson. Thérèse , ma sœur de lait , était aussi 
maltraitée que moi. Nous avions une vive 
affection l'un pour l'autre : nos berceaux se 
touchaient; souvent nous étendions nos bras 
pour nous caresser, et nous nous regardions 
en souriant. Si , dans la journée , ma sœur 
pleurait, j'allais vers elle; si je criais, elle 
accourait vers moi ; elle essuyait mes larmes, 
et j'essuyais les siennes. Le mari de la nour- 
rice était un ivrogne ; il battait sa femme , 






4 JACQUES FAUVEL. 

elle battait les enfans ; les enfans se conso- 
laient en s'embrassant. Sans doute , les mau- 
vais traitemens de ma nourrice devaient 
m'inspirer de l'effroi, de la colère, me 
causer des peines, de la douleur; je n'en 
conserve qu'un vague souvenir ; mais le 
bonbeur que j'ai dû à l'affection de ma sœur 
de lait est encore présent à ma mémoire. 

J'avais cinq ans, lorsque mon père donna 
l'ordre de m'amener près de lui. Tous les 
cbagrinsque j'avais eus jusqu'alors n'étaient 
rien, comparés à celui que j'éprouvai 
quand il fallut me séparer de Thérèse. 






I" PARTIE. — CHAPITRE II. 



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CHAPITRE II. 



La famille de Fauvel. 



Pour aller au château de mon père, ou 
plutôt de ma belle - mère , ma nourrice 
m'avait placé dans un des paniers de son 
âne; mon petit bagage faisait contrepoids 
dans l'autre panier. Je ne conçus pas alors 
d'où provenait le brusque changement d'hu- 
meur de celte femme. Craignant sans doute 
les plaintes que j'aurais pu faire , elle était 
devenue douce et prévenante ; elle essaya 
même de me caresser; cela me fit rire , car 
elle y était gauche. 

Mon père n'était pas revenu me voir chez 
ma nourrice ; il n'avait pas quitté cette cam- 
pagne, où û projetait de passer seulement 
la belle saison. D'abord , il céda aux désirs de 
sa femme qui aimait passionnément à jouer 






6 JACQUES FAUVEL. 

le rôle de dame de château j puis, au mi- 
lieu des chasses, des dîners et des fêtes que 
sa nouvelle fortune lui permettait de donner , 
au milieu des plaisirs dont il espérait jouir 
encore quinze ou vingt ans , il fut saisi par 
de violens accès de goutte qui devinrent 
bientôt si fréquens que cet intrépide chas- 
seur ne pouvait plus sortir de sa chambre. 
Un accès le mit en danger ; il voulut 
m'avoir près de lui. 

En entrant dans une fort belle chambre , 
je vis sur un fauteuil , près d'un grand feu , 
un homme de bonne mine, mais qui me 
parut bien vieux : je n'ai pas besoin de dire 
que c'était mon père. Il me tendit les bras, 
me fit placer sur ses genoux : « Comme il 
« ressemble à sa mère ! » dit- il en m'embras- 
sant. Pendant qu'il me caressait, toute 
mon attention se portait sur un enfant 
couché dans un berceau très élégant; c'était 
mon frère, Achille Fauvel. Une femme 
âgée, c'était sa gouvernante, lui tenait la 
tète élevée sur un oreiller; une dame, c'était 
ma belle-mère , lui donnait à boire dans un 
gobelet d'argent quelque tisane fort amère 



1« PARTIE. — CHAPITRE II 
sans doute , car il faisait bien des façons et 
des grimaces. 

Je restais ébahi de tout ce qui s'of- 
frait à mes regards. Mon père me considé- 
rait avec tendresse, je finis par le considérer 
aussi ; des larmes roulaient dans ses yeux , 
et je pleurai de le voir pleurer. Ma belle- 
mère était venue un moment près de moi, et 
elle était retournée vers le petit malade qu'on 
habillait. Le bourrelet de velours de mon 
frère, sa robe et ses lisières de soie me frap- 
paient d'admiration. « Embrassez donc aussi 
« votre Achille, » dit madame Fauvel à son 
mari , en approchant de lui cet enfant. 
Mon père s'empressa de le placer à côté 
de moi ; et , nous serrant tous deux en- 
semble dans ses bras , il nous recommanda 
de bien nous aimer. 

Mon frère était un enfant très douillet , 
très criard ; mais il était moins grand que 
moi; je fus d'abord plein de complaisance 
pour lui, quoiqu'à l'exception de mon père 
personne ne m'en sût gré dans la maison. 
Ma belle-maman , c'est ainsi que la gouver- 
nante me dit de nommer madame Fauvel , 



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I 



8 JACQUES FAUVEL. 

ma belle-maman avait avec moi des manières 
qui parfois me rappelaient celles de ma 
nourrice. Dès le second jour de mon arrivée, 
elle me gronda; ce fut comme un signal 
donné à tous les domestiques. Ma patience 
fut souvent mise à l'épreuve ,• Achille avait 
toujours raison, Jacques avait toujours tort. 
Un jour, je jouais avec mon frère dans 
une partie du parc où l'on avait déraciné 
de gros arbres. Achille se laissa tomber dans 
un trou assez profond ; je voulus le retenir, 
il m'entraîna dans sa chute. Il poussait des 
cris et se désespérait; moi, je fis tant des 
pieds et des mains que je parvins à sortir 
du trou; et, tendant une branche d'arbre à 
mon frère, je le fis sortir à son tour. J'en 
étais tout fier : il continuait de pleurer, ma 
belle-mère arriva ; sans prendre d'informa- 
tions, elle embrassa son fils et me donna un 
grand soufflet. Cette injustice me parut trop 
forte, et le soir même, me trouvant seul 
avec mon frère, je m'avisai de lui rendre le 
soufflet. Il fut très surpris : comme il allait 
crier , je lui en appliquai un second pour le 
faire taire; et je me sentis consolé du coup 



I" PARTIE. — CHAPITRE II. 9 

que j'avais reçu, par ceux que je venais de 
donner. 

Je pris goût à cette espèce de représailles ; 
j'avoue même que j'y mis du calcul. J'ar- 
rêtai , dans ma haute sagesse , que , pour me 
dédommager des coups que je recevrais de 
ma belle-maman, il me fallait en donner 
précisément le double à son fils. J'exécutai 
ma résolution avec ponctualité, au grand 
déplaisir de mon frère, qui presque toujours 
s'enfuyait après ma première attaque; et 
je lui criais que je restais son débiteur de 
ce qui manquait à notre compte. Je dois 
avouer encore que plusieurs fois il m'ar- 
riva de me faire battre exprès pour avoir 
à compter avec le pauvre Achille. Mais 
quelque agréable que ce jeu lût pour moi , 
souvent j e pensais que , chez ma nourrice , 
j'étais bien mieux consolé quand ma petite 
sœur essuyait mes larmes, et je regrettais 
ma chère Thérèse ! 

Mon père seul avait des bontés pour moi. 
Tous les matins on nous menait dans sa 
chambre. Il aimait à nous voir jouer , et 
nous faisait jouer lui-même , autant que ses 









io JACQUES FAtJVEL. 

souffrances le lui permettaient. Notre babil 
enfantin semblait suspendre ses douleurs. 

Un matin, on ne vint pas nous chercher; 
l'heure était avancée » on semblait nous 
avoir oubliés. Enfin la gouvernante entra; elle 
avait un air sérieux, triste ; nous lui deman- 
dâmes de nous mener bien vite auprès de 
mon père : «Mes enfans, nous dit-elle, vous 
« ne le verrez plus. » — « Et pourquoi? » 
Elle nous dit qu'il était mort ; et en effet , 
dans la nuit, il avait été enlevé par une ra- 
pide invasion de la goutte. Je me mis à 
pleurer; j'étais tout ému de l'idée que je 
ne verrais plus mon père : je pensai que 
déjà, depuis long-temps, je ne voyais plus 
ma sœur de lait ; je distinguais peu ces deux 
genres d'absence, et je ne concevais pas 
pourquoi l'on cessait de voir les personnes 
qu'on aimait. 

Quelques jours après on m'appela au . 
salon ; ma belle-mère était en conférence 
avec un monsieur tout en noir , dont la 
perruque touffue et le regard vif et dur me 
frappèrent. « C'est Jacques, » lui dit madame 
Fauvel. Aussitôt il me tendit une main 



I" PARTIE. — CHAPITRE II. n 

sèche et longue , et m'attira vers lui en me 
nommant son cher neveu. 

Il me restait deux frères de ma mère. 
Celui que je voyais , M. Christophe Ménars , 
procureur au bailliage d'Issoire, était l'aîné. 
L'autre, M. Paul Ménars, était ministre de la 
religion réformée au village d'Aigues-Vives , 
dans le Languedoc. C'était un digne et saint 
pasteur : mon père parlait de lui avec une 
estime qui tenait du respect. J'ai su qu'en 
apprenant la perte que j'avais faite , cet 
homme de bien avait écrit pour demander 
que je fusse confié à ses soins. Sa lettre ar- 
riva trop tard ; ma belle-maman était pressée 
de se délivrer de moi , et mon oncle le pro- 
cureur avait hâte de se faire nommer mon 
tuteur , afin d'administrer mon revenu. 

Madame Fauvel m'apprit que j'allais la 
quitter pour suivre mon oncle Christophe. 
« Jacques, me dit mon oncle en me mon- 
te trant mon frère , tu as là un bon peut 
« ami , avec qui tu as été jusqu'à présent 
« bien heureux. Sois tranquille ; tu vas 
« trouver chez moi ton petit cousin , mon 
« fils Anselme ; c'est un camarade avec qui 






I 



12 



JACQUES FAUVEL. 
u je te promets que tu seras aussi heureux 
« qu'avec celui-ci. On t'a choyé dans ce 
« château j eh bien , on aura les mêmes 
« soins pour toi dans ma maison. » 

Le lendemain , je dis adieu à ma belle- 
mère , à mon frère ; et je montai dans la 
carriole de mon oncle. 



I« PARTIE. — CHAPITRE III. 



tWWiWMMWWVWVnUmiVn WV**/VV%V**WVVVVV\p\pV1^VVVVLVV*WV1 vw 



CHAPITRE III. 



Fauvel chez son tuteur. 



Sur la route d'Issoire , tandis que mon 
oncle fouettait et gourmandait son cheval , 
qui cependant n'allait pas trop mal , les 
mots qu'il m'avait dits revinrent à ma 
pensée. « Cet Anselme , me demandais-je , 
« sera-t-il un bon camarade ? » J'eus bientôt 
décidé que , s'il ne l'était pas , je traiterais 
le nouvel ami comme j'avais traité l'ancien. 
Nous arrivâmes. « Où est le petit, » cria mon 
oncle à sa servante ? — a Me voici , mon 
« cher père, » répondit une voix glapissante ; 
et je vis paraître un garçon sec , blême et 
louche,, qui avait quatre pouces de plus que 
moi. Je jugeai sur-le-champ que je ne serais 
pas bien venu à vouloir prendre avec mon 
cousin les mêmes ébats qu'avec mon frère. 



Hi 



i\ JACQUES FAUVEL. 

L'étroite maison que j'allais habiter con- 
trastait avec le vaste château d'où je sortais. 
Il y avait de l'aisance chez mon père , de 
nombreux domestiques ; mon oncle n'avait 
qu'une vieille servante fort revêche et très 
mauvaise cuisinière. Achille était un pauvre 
petit garçon qui n'avait ni bonté ni méchan- 
ceté; Anselme était envieux et traître. 11 
n'abusait pas de sa force avec moi , car il 
était poltron ; mais il prenait plaisir à me 
faire gronder pour les fautes que je com- 
mettais , et s'étudiait à m'en supposer. Sauf 
les momens de vivacité de ma belle -mère , 
j'avais peu à me plaindre d'elle ; mon oncle , 
avare et rapace, était de plus perpétuellement 
en colère ; et l'on pourra juger de la manière 
dont il se conduisait envers moi , par ses 
habitudes emportées avec tous ceux qui 
avaient affaire à lui. 

M. Christophe Ménars , qui , par écono- 
mie , n'avait pas même un clerc , était de 
bonne heure interrompu dans ses écritures 
par des cliens de campagne , avec lesquels 
il entrait en discussion ou plutôt en dispute. 
11 ne parlait que de poursuivre , de faire 



IMPARTIE. — CHAPITRE III. i5 
rendre gorge ; on eût dit qu'il avait, que- 
relle avec ces bonnes gens , et c'était tout 
simplement sa manière de leur faire enten- 
dre qu'il soignerait leurs affaires. Il revenait 
de l'audience du bailliage , en criant contre 
l'avidité de ses confrères , l'ignorance des 
avocats et la partialité des juges'; ce qui 
m'a fait penser qu'il ne gagnait pas beau- 
coup de procès. A table , sa colère ne 
l'abandonnait pas; il tempêtait contre sa 
servante, se plaignant à la fois d'être mal 
servi et de trop dépenser. « Barbe , » lui 
disait-il , en me regardant d'un œil en- 
flammé , « Barbe , de l'économie ! il y a une 
« charge de plus dans la maison ! » 

La seule récréation de mon tuteur était 
une partie de piquet qu'il faisait chaque 
soir au coin du feu de la cuisine , avec 
un de ses confrères, M. Barlhas. En jouant, 
ils se racontaient les nouvelles de la ville, 
qui , par une sorte de fatalité , les mettaient 
toujours de mauvaise humeur.Tantôt, il s'a- 
gissait de gens qui faisaient bien leurs af- 
faires, ce qui indignait les deux amis.Tantôt, 
il s'agissait de gens qui se jetaient dans de 






■ 



i6 JACQUES FAUVEL. 

folles dépenses , et l'on eût dit que la bourse 
des deux procureurs en faisait les frais. Ils 
querellaient ainsi leur prochain , jusqu'à ce 
qu'ils en vinssent à se quereller entre eux ; 
ce qui ne manquait jamais d'arriver, 
parce qu'étant tous deux mauvais joueurs, 
il suffisait que l'un gagnât pour que l'autre 
s'emportât. 

Parfois je les aidais à se chercher que- 
relle. Un soir M. Barthas quitta le jeu 
quelques instans , pour aller parler sur l'es- 
calier à un client qui le demandait. Pendant 
ce temps , mon tuteur tira de sa poche des 
papiers de procédure ; et , plaçant la lampe 
entre lui et une feuille griffonnée , se mit 
à lire avec beaucoup d'attention. Barbe et 
Anselme s'étaient endormis. Je m'approchai 
sans bruit de la table ; je pris deux des 
jetons qui marquaient le nombre des parties 
gagnées par mon oncle ; je les plaçai ra- 
pidement du côté de M. Barthas ; et, plus 
rapidement , je me remis sur ma chaise , où 
je feignis de dormir. Notre voisin rentra ; 
mon oncle serra ses papiers , reprit les cartes, 
et le jeu continua paisiblement jusqu'à ce 



IMPARTIE. — CHAPITRE III. 15 
que le cher oncle ayant un jeton à marquer, 
s'aperçut qu'il en avait deux de moins et 
que son adversaire en avait deux de plus 
qu'un moment auparavant. Il se récrie , 
exprime le sujet de son e'tonnement; maître 
Barlhas examine , soutient que tout est dans 
l'ordre. Aussitôt le débat devient très vif, 
et le mot de fripon échappe à maître Chris- 
tophe. Jamais les injures n'avaient été pous- 
sées si loin ; Barthas à son tour s'emporte , 
rend à son ami l'épilhèle, en essayant de 
prouver sa justesse par des faits graves et 
fort étrangers à la parlie de piquet. Barbe 
éveillée en sursaut prend la défense de son 
maître; Anselme, dontle sommeil était plus 
dur, s'éveille aussi et crie d'épouvante : 
a Tais - toi , grand imbécile , » lui dit 
Barthas. — «Imbécile, répond mon oncle 
« furieux, gardez ce mot pour vos enfans. 
« Mon petit Anselme est fait pour se dis- 
« tinguer ; je l'enverrai au collège, je le 
a ferai étudier. » — ((Oui , avec les deniers 
de son cousin, dont vous ne vous êtes pas 
« fait nommer tuteur sans intention. » Je 
ne compris pas le sens de ces mots ; à 
I. l* 






I 



i8 JACQUES FAUVEL. 

peine étaient - ils prononcés qu'il y eut 
comme une explosion générale. Je me flattais 
qu'on allait se battre ; mais M. Bartbas prit 
sa canne et son chapeau , en jurant qu'il 
ne renie lirait jamais les pieds dans la mai- 
son ; et , en effet , il passa la semaine sans 
revenir. 

Tous les jours je faisais quelques nouvelles 
espiègleries, dont j'épargne le futile récit 
à mes lecteurs. Bien d'autres à ma place 
auraient regretté le séjour du château : une 
sorte d'instinct me disait qu'il faut se créer 
des plaisirs analogues à sa situation. Je 
faisais mauvaise chère , mais j'avais bon ap- 
pétit ; mon tuteur ne cessait de dire que 
j'étais sans bien , je me fiais à la Providence; 
j'avais un vieux maître d'école fort ignorant , 
je me dispensais d'étudier ; on me rudoyait , 
même sans que je le méritasse , j'en étais 
d'autant plus ingénieux à jouer des tours 
à ceux qui voulaient me tourmenter. C'était 
ma grande occupation de la journée ; et le 
soir, dans mon lit , comme je jouissais des 
malices que j'avais faites et de celles que 
je projetais ! 



I« PARTIE. — CHAPITRE III. 19 
J'avais atteint ma onzième année : je 
revenais de l'école ; je vois sur l'escalier 
une femme de campagne qui tenait par la 
main une petite fille de mon âge , et qui 
demandait M. Ménars. Je regarde avec sur- 
prise La figure de la petite fille me rap- 
pelait certains traits Sa taille mettait mes 

souvenirs en défaut. Elle me regardait avec 
la même incertitude; tout, à coup, nous nous 
précipitons dans les bras l'un de l'autre : 
c'était Thérèse , ma sœur de lait. Je l'avais 
reconnue bien avant de reconnaître ma 
nourrice. Celle-ci venait consulter monsieur 
le procureur sur je ne sais quel procès 
qu'elle voulait faire ou qu'on lui faisait. 
Tandis que Barbe lui indiquait l'étude de 
mon oncle , je pris Thérèse par la main. 
C'était l'heure du goûter ; il y avait sur le 
buffet deux gros morceaux de pain et deux 
petites pommes pour Anselme et pour moi. 
Je les saisis sans être aperçu 5 j'entraîne ma 
sœur au jardin, nous le traversons, et nous 
voilà dans un bosquet qui nous cache à 
tous les yeux. Je la fais asseoir sur le gazon, 
je m'assieds à côté d'elle. Quel charmant 



ao JACQUES FAUVEL. 

goûter ! comme il nous dédommageait 
d'une si longue séparation ! Nous suspen- 
dions notre appétit pour nous regarder, 
nous questionner , nous répondre , nous 
embrasser. Thérèse s'étonnait de me voir 
si grand : que je la trouvais jolie ! Elle 
riait , elle pleurait ; nous nous rappelions 
nos peines , nos plaisirs; Thérèse avait une 
mémoire aussi bonne que la mienne, elle 
n'avait rien oublié. 

Anselme accourt tout essoufflé, tout rouge 
de colère : « Mauvais sujet ! voleur ! me 
« dit-il , prendre mon goûter ! et pour le 
« donner aune petite paysanne ! » J'avais passé 
sur les injures qui m'étaient adressées ; mais 
à ce mot de paysanne , je ne me contins 
plus ; il voulait reprendre le pain que tenait 
Thérèse : « Vilain Anselme l m'écriai-je , 
« battre ma sœur!» Soit que la fureur doublât 
ma force , soit qu'il ne sût pas se servir de 
la sienne , en un instant je le renversai ; 
« Jacques ! Jacques ! s'écriait Thérèse , je 
« t'en prie , ne lui fais pas de mal. » 

Je m'arrêtai, bien plutôt à sa voix qu'à 
l'aspect de mon oncle , de ma nourrice et 



IMPARTIE. — CHAPITRE III. 21 

de la vieille servante. Mon oncle leva la 
canne sur moi , la nourrice leva le poing 
sur sa fille : « N'approchez pas, » dis- je , 
abandonnant lestement Anselme et me pla- 
çant devant Thérèse pour la proléger , 
« je ne respecterai ni tuteur , ni nourrice , 
« si on s'avise de toucher ma sœur. » Surpris 
de ma fermeté , l'irritable Christophe baissa 
la canne. « Il n'y a pas moyen de contenir 
« M. Jacques, dit la vieille Barbe en es- 
« suyant les habits d'Anselme.» — «C'est 
« un mauvais garnement qui finira mal , 
« disait mon oncle. » — « Tous les jours 
« ce sont quelques nouvelles noirceurs , 
« s'écriait Barbe, » — « Je le chasserai de 
« ma maison, reprenait mon oncle. » J'avais 
un air si résolu qu'on s'en tint aux paroles , 
qu'on n'osa m'empècher de donner le bras 
à Thérèse pour regagner la maison, et qu'on 
me permit même de l'accompagner jusqu'au 
faubourg. Arrivé aux portes de la ville , 
j'embrassai ma nourrice de bonne amitié ; 
je lui recommandai de bien traiter Thérèse ; 
elle me le promit. J'étais resté sur la route, 
suivant des yeux ma sœur de lait , qui dé- 



I 



I 















aa ■ JACQUES FAUVEL. 

tournait souvent la tête pour me regarder , 
et me faisait de la main des signes d'amitié 
que je lui rendais. 

Lorsque je rentrai, mon oncle jouait assez 
tranquillement avec M. Barthas. Ils n'en 
étaient encore qu'aux médisances , en at- 
tendant les disputes. «Qu'on aille se cou- 
ci cher, dit mon oncle d'une voix rude; 
« demain , je ferai mes significations. » 



î" PARTIE. — CHAPITRE IV- 23 



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CHAPITRE IV. 



Sortie du collège. 



Mom tuteur nous signifia de nous disposer 
à partir pour le collège de Clermont. Qu'un 
jeune homme entouré de toutes les affec- 
tions de famille éprouve une vive tristesse 
lorsqu'il est obligé de quitter la maison pa- 
ternelle, je le conçois très bien; mais moi, 
qu'avais- je à regretter ? Je ne songeais qu au 
plaisir de faire un voyage et de nouvelles con- 
naissances. Anselme larmoyait ; toutefois, 
sa douleur lui laissait assez de présence 
d'esprit pour faire remarquer à son père 
combien ses regrets contrastaient avec ma 
joie. Je l'entendais murmurer entre ses 
dents le mot de mauvais cœur ; et mon oncle 
lui répondait , en murmurant celui d'ingrat. 
11 fallait pourtant que je ne fusse pas un 



I L 









2 4 JACQUES FAUVEL. 

aussi mauvais sujet que le prétendaient mon 
tuteur et son fils; car , a peine entré au col- 
lège, j'eus l'affection de tous mes camarades. 
Je les aimais tous ; mais il y en eut un avec 
qui je me liai de la plus étroite amitié. Il se 
nommait Félix Duclos : il demeurait chez 
son père , médecin distingué de Clermont , 
et venait comme externe au collège. Stu- 
dieux et modeste , il était cité pour modèle ; 
et j'étais fier du sentiment qui nous unissait. 
Ce sentiment fit prendre à son caractère un 
peu de singularité. Toujours facile et doux 
avec ses autres camarades , il était exigeant 
et susceptible avec moi. Il se piquait , 
s'affligeait, s'il croyait apercevoir la plus 
légère étourderie dans mes procédés envers 
lui. Cher Duclos ! je me fâchais quelquefois, 
mais je finissais toujours par le savoir gré 
de ces petites bouderies, qui prenaient leur 
source dans un excès d'amitié. 

Je passai quatre ans sous des professeurs 
un peu pédans , cela tient à l'état, mais 
instruits, justes et bienveillans. En seconde, 
je tombai sous un sol ; or , un sot professeur 
est bien près d'être un méchant homme , 



I" PARTIE. — CHAPITRE IV. a5 
car il est despote dans sa classe. J'étais 
l'e'colier le plus turbulent, notre régent me 
prit en haine; Anselme e'iait le plus sour- 
nois, il en fit son favori. Dieu sait comme 
mon bon petit cousin profila de ces dis- 
positions de notre professeur! Il voulait 
se venger de moi; et cependant, je le dé- 
clare, le seul tour que je lui eusse joué dans 
nos classes précédentes était d'avoir re- 
doublé de travail afin de l'emporter sur lui. 
De grands efforts n'étaient pas nécessaires : 
il montrait peu d'intelligence , beaucoup de 
paresse , et n'avait de mémoire que pour se 
souvenir des torts légers de ses camarades 
envers lui ; triste genre de mémoire que vul- 
gairement on appelle rancune. 

L'espionnage et les délations d'Anselme, 
la partialité et la tyrannie du professeur me 
rendirent le collège odieux à tel point qu'un 
jour je formai le projet de m'enfuir. « Quel 
« bonheur de courir le monde, libre, indé- 
« pendant, maître de moi ! Et pourquoi n'i- 
cc rais-jc pas chez l'autre frère de ma mère, 
« monsieur Paul Menars, cebon pasteur dont 
« mon père disait tant de bien? Il m'ai- 
I. 2 



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2 6 JACQUES FAUVEL. 

« dera de ses conseils , de son amiiié. » Je 
m'empressai de communiquer mon dessein 
à mon ami Duclos, qui en fut épouvanté. 
11 refusa de m'aider : ses objections m'é- 
branlèrent. Cependant, à tout hasard, je 
trouvai le moyen , pendant les promenades, 
de vendre mes nippes , quelques petits bijoux 
et une partie de mes livres. Je finis par avoir 
un trésor de soixante-huit livres tournois. 
N'était-ce pas plus qu'il ne fallait pour mon 
voyage? N'était-ce pas assez pour faire le 
tour du monde ? 

J'étais loin d'être décidé à parlir ; mais 
que je fus heureux d'avoir pris ainsi mes 
précautions! Un écolier de sixième, bon 
peut enfant , qui aimait plus à s'amuser qu'à 
travailler, était un matin fort embarrassé 
pour achever, avant la classe, un devoir qui 
n'était pas commencé. Anselme avait ses 
momens de gaîlé : il trouva plaisant de lui 
dicter un thème farci de fautes; et le pauvre 
enfant , qui , après l'avoir bien remercié , 
donna sa copie en toute confiance , fut 
cruellement châtié. Ce trait révolta tous les 
écoliers. Anselme futhouni, conspué, battu. 



I rt PARTIE. — CHAPITRE IV. a 7 

11 arriva tout éclopé à la classe du soir. En 
sortant, le professeur l'interrogea. Je ne sais 
si Anselme me fit passer pour l'auteur ou 
pour l'instigateur de sa mésaventure ; mais 
le professeur vint à moi furieux , et me dé- 
clara que le lendemain, en présence de tous 
mes camarades , il me ferait subir celte pu- 
nition déjà si humiliante pour les écoliers 
des petites classes. A un écolier de seconde! 
On a vu des jeunes gens , menacés de ce 
honteux traitement, se portera des extrémités 
violentes contre eux-mêmes ou contre les 
agens subalternes de la tyrannie d'un pédant; 
mais moi, je saurai me tirer d'affaire sans 
avoir recours aux moyens extrêmes. 

Jusque là ma fuite m'avait paru facile. 
Il ne s'agissait que d'attendre un jour de 
congé , et de disparaître pendant la prome- 
nade; mais aujourd'hui le temps presse; et 
que d'obstacles pour m'évader ! Je saisis l'in- 
stant de dire un mot à Duclos : plus de scru- 
pules, plus d'objections de sa part; il s'agit 
de l'honneur; Duclos m'approuve, et lui- 
même s'offre à me seconder. Tout est bien 
d'accord ; nous nous séparons. Pendant 



I 



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28 JACQUES FAUVEL. 

l'élude du soir, je ne témoigne ni crainte ni 
humeur ; et , pour être plus tôt prêt le len- 
demain , je me couche tout habillé. 

Je ne fermai pas l'œil; j'avais quelques 
inquiétudes , mais bien plus d'espérances. Je 
laissais errer mon imagination sur les plaisirs 
nombreux dont j'allais jouir , sur les événe- 
mens singuliers dont je ne pouvais tarder à 
me voir le héros. Je me souviens que je re- 
venais toujours à l'idée que je rencontrerais 
des voleurs, et que, par force ou par adresse, 
je sauverais ma vie et mon trésor. 

Mais l'horloge m'annonce que le jour est 
près de paraître ; je me jette hors du lit , je 
prends un petit paquet renfermant ce qui 
me reste de linge. Tout est tranquille, tout 
dort. Je descends, j'enire dans le réfectoire, 
j'ouvre une fenêtre, je saule dans la cour ; 
elle est fermée dans une partie par un mur 
d'une moyenne hauteur; un vieux treillage 
me sert à l'escalader, et je me trouve dans 
une autre cour. Je vais à un soupirail 
par lequel je sais que je puis passer. Sans 
réfléchir , je me laisse glisser. 11 y avait de 
quoi se tuer. Je suis un moment étourdi de 



I re PARTIE- — CHAPITRE IV. 29 
ma chute : je me relève. Un autre soupirail 
s'ouvrait sur une petite rue. Duclos est à son 
poste , il me passe une échelle ; je monte et 
je suis dans ses bras. Il me donne un pain , 
une gourde pleine dç vin ; nous nous em- 
brassons de nouveau : il retourne chez son 
père, où il va feindre de dormir; je traverse 
le faubourg, et me voilà dans la campagne. 



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JACQUES FAUVEL. 






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CHAPITRE V. 



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■ Une j ownée dans la forêt. 

Je ne marchais pas; je courais. Craignant 
detre suivi, je me jetai à travers champs, et, 
sans détourner la tête , je ne ralentis ma 
course qu'en atteignant une forêt. Je m'y 
enfonçai. Quoique essoufflé, haletant, j'allais 
encore très vile; mais, quand je me vis de 
toutes parts protégé par des arbres épais , 
-qui me cachaient à tous les yeux, avec quels 
délices je respirai ! 

Où étais-je? où me conduisait l'étroit 
sentier de celte forêt? 11 m'éloignait de 
Germon t ; c'était là le point important. 
J avais promis à Duclos de me rendre chez 
mon oncle le pasteur. Si le chemin que j'ai 
pris ne mène pas en Languedoc , est-ce un 
si grand malheur ? Je ne suis pas fâché de 



IMPARTIE. — CHAPITRE V. 3i 
prendre le plus long. Quelque bonne opi- 
nion que j'aie de mon oncle , je ne peux me 
dissimuler que je serai obligé d'écouler ses 
avis, sauf à ne pas les suivre; tandis qu'à 
présent je jouis d'une entière indépendance. 
Indépendance ! que ce mot a de charmes ! 
Quel bonheur de faire une longue route à 
pied , d'observer à ma fantaisie , de près , et 
dans tous ses détails, la belle partie de la 
France que je vais visiter ! J'ai dix-sept ans , 
et je parais en avoir vingt ; je ne suis plus 
un enfant, je suis un homme. J'ai de la 
promptitude dans l'esprit, de la résolution 
dans le cœur , de l'argent dans ma bourse ; 
en parcourant les villes et les villages , les 
roules et les auberges , je peux me faire 
servir, me faire respecter, tenir tête aux 
insolens, tendre la main aux faibles, m'a- 
muser , minslruire , étudier les hommes et 
le monde , et mettre à fin bien des aven- 
tures. Plein de ces charmantes idées, je fré- 
missais de joie et je sautais de plaisir. 

Le temps était magnifique: j'étais en nage; 
je ne marchais pas moins avec ardeur , et 
me félicitais d'avoir un si beau jour. Après 



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3a JACQUES FAUVEL. 

quelques heures, j'entendis le tonnerre 
gronder en approchant. Les nuages s'amon- 
celaient, le ciel s'obscurcit , et au moment 
où j'arrivai dans une vaste clairière , je le vis 
tout en feu. Quel ravissant spectacle ! je 
restais immobile à le contempler , quand la 
pluie , qui tomba par torrens , me fil baisser 
la tête et courir vers une partie du bois plus 
épaisse. Malgré l'abri des arbres , mes habits 
sont trempés ; la terre devient humide et 
glissante; je chancelle à chaque pas, et 
bientôt il me serait impossible d'avancer, si 
je ne rassemblais mon courage et mes forces. 
« Diable ! me dis-je, cela n'est plus si beau. » 
Je m'arrête un instant ; j'avale d J un trait 
près de la moitié du bon vin que Duclos 
m'a donné ; et me voilà , doué d'une nouvelle 
force , bravant avec intrépidité la pluie , le 
vent, les branches d'arbres qui me frappent 
au visage, glissant, trébuchant, mais ne 
tombant pas. 

Cependant, la pluie cesse peu à peu et 
le ciel s'éclaircit. « Vraiment, me dis-je en 
« souriant , cet orage est venu à propos. La 
(f pluie a rafraîchi le temps. On peut mar- 



I" PARTIE. — CHAPITRE V. 33 

« cher ; » et je marchais , en admirant les 
brillantes couleurs d'un riche arc-en-ciel. 

J'étais fort étourdi , fort peu habitué à 
réfléchir ; mais où ne va pas l'imagination 
d'un jeune homme ardent, tout fier d'avoir 
exécuté avec succès une résolution assez 
hardie et surtout très importante à ses yeux? 
«Allons, medisais-je, voilà un incident 
« qui m'est d'un bon présage ; il annonce 
<< cpie dans ma vie je serai assailli de plus 
«■ d'une tempête , mais que bientôt le ciel 
« s'éclaircira. Qu'importent les orages? il 
« ne s'agit que de glisser , de trébucher 
« avec adresse , sans tomber ; les nuages se 
« dissipent , et le beau temps reparaît. » 

Le jour commençait à baisser , lorsque 
je me trouvai près d'une source qui jaillis- 
sait d'un petit rocher , et coulait entre deux 
rives garnies de verdure. Je m'assis , ou 
plutôt je m'étendis sur l'herbe, bien las, 
mais bien joyeux. Je ne craignais point qu'on 
vînt me troubler dans cette retraite , et j'y 
pouvais souper tranquillement. Que mon 
pain me parut exquis ! J'avais épuisé le 
vin qui était dans la gourde, ; mais l'eau 



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34 JACQUES FAIJVEL. 

de celle source est si limpide ! c'est du 
nectar! Après un frugal repas qui me parut 
excellent , couché sur l'herbe , les yeux au 
ciel, je goûtais, je savourais avec délices 
ma félicité. Pour prolonger cette heureuse 
situation, je résistais au sommeil; mais la 
fa ligue l'emporta ; je m'endormis profon- 
dément. 

Mon réveil ne fut pas si doux. La rosée 
de la nuit avait engourdi tous mes membres; 
mes vêtemens étaient mouillés comme pen- 
dant la pluie; je n'avais pas un cheveu sur 
la lêle qui ne portât une goutle d'eau. Je 
souffrais et je grelottais. «Ah ! me dis-je 
« en étendant douloureusement les bras , 
« mes camarades dorment encore bien à 
« Taise dans leurs lits ; ils vont en sortir 
« dispos et légers.... Oui , ajoutai-je en me 
c levant lestement , mais pour aller recevoir 
« les ordres d'un maîlre capricieux et mé- 
« chant ; et moi , je suis mon maître. » Je 
me remis en marche ; et bientôt je me 
réchauffai , tout en songeant joyeusement à 
mon indépendance. 

Après quelques heures , je sortis de celle 



I" PARTIE. — CHAPITRE V- 35 

longue forêt , et je me dirigeai vers un vil- 
lage que je découvris à peu de distance. 
Il me tardait de savoir combien j'avais fait 
de chemin , quelle roule j'avais suivie. Celait 
un dimanche ; je ne vis personne dans les 
champs , personne dans la rue ; tous les 
habilans étaient à l'office. Enfin , en ap- 
prochant de la place , j'aperçus de loin 
sur des tréteaux un homme singulièrement 
velu. Il avait un habit rouge orné d'un 
vieux galon d'argent, une vaste perruque, 
un chapeau garni de plumes de diverses 
couleurs. C'était un escamoteur qui préparait 
ses tours. 

Ainsi, ma première journée d'indépen- 
dance s'était passée sans que je visse une 
figure humaine ; et le premier homme qui 
frappa mes yeux, le lendemain était un 
charlatan. 






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JACQUES FAUYEL. 



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CHAPITRE VI. 



Le Charlatan. 



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Dès mon enfance j'avais ressenti une ad- 
miration mêlée de tendresse pour les esca- 
moteurs , sauteurs , montreurs d'optiques et 
de marionnettes. Leurs prestiges, leurs tours 
de force ou d'adresse , leurs paroles tantôt 
graves , tantôt bouffonnes , l'espèce d'empire 
qu'ils exercent sur la multitude me saisis- 
saient d'enthousiasme; et je regardais comme 
un bienfaiteur de l'humanité tout homme 
qui fait métier de divertir les autres. 

A côté de l'escamoteur qui s'offrait à mes 
yeux, parut un second personnage : c'était 
un jeune garçon vêtu en Pierrot. Il embou- 
cha une trompette dont il tira des sons aigus 
qui me semblèrent fort harmonieux. A ce 
signal , une foule de paysans et de paysannes 



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I rC PARTIE. — CHAPITRE VI. 3 7 
se précipitèrent de l'église vers les tréteaux. 
Mais je les avais devancés ; je me trouvai au 
premier rang du cercle qui se forma , et que 
le Pierrot vint gravement élargir, en faisant 
voltiger ses longues manches autour de l'as- 
semblée. Ce Pierrot avait une assez mauvaise 
figure ; je trouvais au contraire sur la phy- 
sionomie du maître un heureux mélange de 
génie et de bonté. Ma fatigue et ma faim 
élaient suspendues ; le grand homme parla , 
et je fus tout oreilles. 

Avec un accent italien très prononcé, il 
nous annonça qu'il était le docteur Djlla 
Bella-Rosa , élève du fameux Ambrosio del 
Mirandolo. Il se félicita de l'accident qui 
venait de briser son équipage, accident qui 
lui permettait de donner une représentation 
dans ce village , si renommé en Europe pour 
la courtoisie de ses habitans, situé à quatre 
lieues et demie de Clermont en Auvergne, 
et à trente de Limoges , capitale du Limou- 
sin. Ce fut ainsi que j'appris où j'étais. Le 
chemin que j'avais suivi n'était pas le plus 
court pour aller en Languedoc; il fallait que 
j 'eusse fait bien des détours dans la foret pour 



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38 JACQUES FAUVEL. 

n'êlre pas plus éloigné du lieu de mon dé- 
part. Toutefois, un intervalle de quatre lieues 
et demie me parut immense; ma sécurité 
redoubla, et je pus observer en toute li- 
berté d'esprit les exercices du seigneur 
Bella-Rose. 

Pendant une heure qui s'écoula en un in- 
stant, j'allai de surprise en surprise, conti- 
nuellement charmé de la variété des tours, 
de l'habileté , de l'éloquence du docteur, et 
même des lazzis du Pierrot. L'assemblée était 
en extase. Enfin , le docteur Bella-Rose an- 
nonce avec emphase , et son Pierrot répète 
en estropiant burlesquement les mots , qu'il 
va terminer la représentation par un tour 
plus merveilleux que tous les autres ; mais 
auparavant , il est bien aise de prévenir la 
société qu'il ne se borne point à divertir ses 
semblables , qu'il a recueilli pour fruit de ses 
travaux l'art de composer une poudre infail- 
lible contre le mal de dents. A peine eut-il 
annoncé qu'il allait vendre sa poudre infail- 
lible , que les trois quarts des assistans se 
dispersèrent. Pierrot avait beau répéler : 
« Messieurs, ne vous pressez pas tant; il y en 



I™ PARTIE. — CHAPITRE VI. 3g 
« aura pour tout le monde ; » aucun ache- 
teur ne se présentait. Humilié pour les ha- 
bilans du village, pour le docteur, curieux 
surtout de voir l'escamotage annoncé , je lire 
une pièce de ma poche , je la jette en m'é- 
criant : «Six boîtes à quatre sous. » Pierrot 
saisit la pièce au vol , la remet à son maître, 
et m'apporte respectueusement les six boues. 
A ce mouvement de générosité ou d'osten- 
tation de ma part, grande stupéfaction dans 
le petit auditoire qui reste autour de nous. 
Mon âme s'ouvre à la vanité, et je me ren- 
gorge comme si j'avais fait une belle action. 
Mon exemple encourage plusieurs paysans. 
Pierrot débite quelques boîtes, etBella-Rose 
fait son dernier tour. En quoi consistait-il ? 
je ne m'en souviens pas ; mais je sais qu'il 
me ravit. 

Bella-Rose était descendu de ses tréteaux; 
il changeait son habit de représentation 
contre un surtout gros-vert un peu mûr. Je 
me promenais sur la place , je le regardais ; 
ses jeux se portaient fréquemment sur moi. 
Sachant que ces sortes de gens font métier 
de mener une vie ambulante, je pensais inyo- 



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4o JACQUES FAUVEL. 

lontairement qu'il seraitbiendoux d'avoir un 
tel compagnon de voyage, ce Mais convient- 
« il , me demandais-je , de voyager avec un 
a homme de cet étal?» Je repoussai ce scru- 
pule, comme l'effet d'un misérable préjugé. 
Bella-Rose s'achemina vers une petite auber- 
ge; j'y arrivai aussitôt que lui. Je le saluai, je 
me permis de lui adresser des comphmens. 
L'air gracieux dont il les reçut m'enhardit, 
et je me basardai à lui proposer de déjeuner 
avec moi. Il accepta , j'en fus tout glorieux. 
11 me dit qu'il m'avait remarqué dès le 
commencement de sa représentation , et 
avait bien vu que j'examinais ses exercices 
en connaisseur. J'étais étonné qu'il n'eût 
plus l'accent étranger ; il m'avoua en sou- 
riant qu'il était Champenois , et que , pour 
éblouir la multitude , il s'annonçait comme 
Italien. Combien je lui savais gré de sa con- 
fiance en moi ! Pendant le déjeuner je lui fis 
entendre que je me croirais heureux si ses 
affaires le conduisaient du côté du Langue- 
doc. Il me répondit qu'il changerait volon- 
tiers de route pour avoir l'avantage de jouir 
de ma société ; qu'il serait flatté d'accompa- 



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!«• PARTIE. — CHAPITRE VI. [\i 

gner un jeune genlilhommedont lesmanières 
étaient si distinguées; et il m'assurait que je 
mènerais une vie fort récréative en voya- 
geant avec lui comme amateur. Je fus agréa- 
blement frappé de ce mot d'amateur ; il 
acheva de dissiper les scrupules qui malgré 
moi étaient encore venus s'offrir à mon 
esprit. 

Rien ne nous retenait. Le docteur donna 
l'ordre à son Pierrot , qui se nommait Goulin, 
d'atteler sa voiture ; puis , se tournant vers 
moi , avec un nouveau sourire : « J'ai dit à 
« ces gens -ci qu'un accident avait brisé 
« mon équipage ; c'est une manière de parler 
« qu'il est bon d'employer en public. Le fait 
« est que mon équipage est intact; seulement, 
« au lieu d'un carrosse , j'ai une carriole; au 
« lieu d'un attelage, j'ai une petite jument.» 
Nous partîmes. Fatigué de ma course de la 
veille, je me trouvai fort à mon aise dans 
l'équipage de Bella-Rose. Goulin conduisait; 
il avait gardé son habit de Pierrot; j'en té- 
moignai ma surprise. « Ce jeune homme, me 
« dit son maître , a éprouvé des malheurs. 
« Je lui ai prêté cet-halult qu'il ne quitte 
I. 







I 



4a JACQUES FAUVEL. 

a jamais, attendu qu'il n'en a pas d'au- 
a Ire. » 

Le docteur me conta cent histoires j il me 
dit qu'il était gradué dans je ne sais quelle 
université; que, par conséquent, il pourrait 
exercer la médecine. Les envieux , les cir- 
constances , un goût passionné pour les 
voyages, lui avaient fait préférer cette vie er- 
rante qui ne laissait pas d'avoir ses agrémens. 
Ses histoires me divertissaient, ses confi- 
dences ajoutaient à ma considération pour 
lui ; nous arrivâmes dans le hourg où nous 
devions coucher, sans que je me fusse ap- 
pcrçu de la longueur de la roule. 

Le lendemain, j'étais de bonne heure dans 
la chambre de Bella-Rose , qui arrangeait sa 
gibecière. Après avoir satisfait à plusieurs 
questions que je lui adressais avec curiosité, 
mais non sans discrétion: « Mon cher mon- 
« sieur ïauvel, me dit - il d'un ton carres- 
« sant , rendez -moi un service ; serrez ce 
« mouchoir dans votre poche droite , et 
« cette carte dans votre poche gauche. Tan- 
« tôt , sur la place , quand je demanderai 
a un mouchoir à quelqu'un de la compa- 









I™ PARTIE. — CHAPITRE VI. 43 

K gnie , offrez-moi celui-ci sans affectation ; 
« quant à la carie, ce sera mon affaire d'al- 
« 1er la chercher. » Malgré mon affection 
pour Bella-Rose et mon enthousiasme pour 
sa profession , je sentais quelque répugnance 
à me donner ainsi en spectacle. « Quels 
« scrupules sont les vôtres ! me dit-il ; vous 
« refusez de servir un ami ? Quand vous 
« aurez vu le monde , vous reconnaîtrez 
« que ce que je vous propose se pratique 
« tous les jours entre tous ces honnêtes 
<( gens qui nous traitent de charlatans. 
« Dans nos écoles de médecine, n'y a-t-il pas 
« des argumens communiqués ? Nos poètes 
« n'ont-ils pas des amis pour applaudir leurs 
a vers? Les princes n'ont-ils pas des courti- 
er sans et des gazeliers qui proclament leurs 
« belles actions? On ne réussit qu'en jetant de 
« la poudre aux yeux ; et comment y parve- 
u nir, si l'on n'a pas des agens, des aflidés, des 
« complaisans , en un mot des compères ? » 
Le mot de compère résonnait mal à mon 
oreille. Ces nombreux exemples de succès 
empruntés, arrangés, achetés, faisaient peu 
d impression sur moi. Toutefois 7 il ne s'a- 






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44 JACQUES EAUVEL. 

gissait que d'une bagatelle ; et , craignant de 
désobliger Bella-Rose , je consentis. Mais le 
traître ne se borna pas à m'emprunter le 
mouchoir, et à me tirer la carte de la poche. 
Dans une seconde séance , il se permit, sans 
m'en avoir prévenu, de me montrer comme 
un malade qu'il avait guéri. J'en devins 
rouge de honte. Je me proposais de lui té- 
moigner ma mauvaise humeur : il me fil tant 
de complimens , de remercîmens , il était si 
heureux de son abondante recelte , que je 
n'osai troubler sa joie. 

De grand matin nous nous rendîmes 
dans un autre village. La représentation que 
Bella-Rose donna vers le soir fut orageuse. 
Goulin était ivre ; naturellement sot , il était 
stupide après avoir bu. Ses balourdises dé- 
rangèrent les tours les plus imporlans; son 
maître elle public se fâchèrent; il fut inso- 
lent avec son maître, et manqua de respect au 
public. Bella-Rose revint en querellant Gou- 
lin, qui le regardait de travers et en dessous. 
Cependant le souper éclaircit par degrés le 
front soucieux du docteur. Nous étions seuls; 
el, dans son épanchenient , il s'attendrit : 



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I™ PARTIE. — CHAPITRE VI. 45 
« Mon cher ami, nie dit-il , rendez-moi un 
« nouveau service qui peut-être vous devien- 
« dra fort avantageux. Vous avez vu tantôt 
« ce Goulin; c'est un fainéant, un ivrogne, 
« un mauvais sujet , sans esprit et sans édu- 
« cation. Si vous vouliez m'ètre utile, jepour- 
« rais vous ouvrir une carrière. — Plaît- 
« il? je ne vous comprends pas. — Quel- 
ce les brillantes affaires nous ferions , si , au 
« lieu d'unvilmercenaire, j'avais aveemoi un 
« jeune homme honnête, intelligent, spiri- 
« tuel ! Vous ne mettriez l'habit de Pierrot 

« que pendant les représentations 

« — Vous moquez - vous ? m'écriai - je. 
«Qui? moi! porter cet infâme et ridicule 
« habit! jamais. — Encore des préjugés, » 
reprit-il en se versant à boire! Il essayait 
de me calmer; chaque mot m'irritait da- 
vantage ; et , poussant avec violence la 
porte pour sortir, je faillis à renverser Gou- 
lin qui nous écoulait. 

Retiré dans ma chambre : «Oh, oh! medis- 
« je, comme on va vite en mauvaise compa— 
« gnie! J'ai fait la sottise de suivre un charla- 
ct tan ; avant-hier, il m'appelait amateur; 






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I 



46 JACQUES FAUVEL. 

if hier, il m'a fait son compère ; au jourd'hui, 
« il veulm'habiller en Pierrot ! Bonne leçon; 
« dès demain je me sépare de l'illustre doc- 
te teur. » 

Au point du jour, toute la maison fut 
réveillée par un effroyable vacarme. 



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I" PARTIE. — CHAPITRE VII. 4 7 



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CHAPITRE VII. 



L'habit de Pierrot. 



Le bruit venait de BeJla-Rose qui faisait 
retentir l'auberge de ses cris. J'allais me 
lever pour savoir la cause de sa colère 
ou de son de'sespoir , lorsqu'il entra dans 
ma chambre , en pleurant et s'arrachant les 
cheveux. « Ah ! le coquin ! s'écria-t-il, je 
« suis volé , ruiné , assassiné ; il m'a tout 
« pris. — Qui donc ? — Goulin. Avais- 
« je tort de vous dire que ce vil mercenaire 
« était le plus mauvais sujet....? Cette nuit, 
« pendant que nous dormions, il est parti, 
« emportant tout , mon habit galonné , ma 
« trompette , ma gibecière , mon équipage , 
« ma petite jument ; il ne me laisse que ce 
« méchant surtout vert. Levez-vous .. .., il 
« faut courir , il faut l'atteindre; je 



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48 JACQUES FAUYEL. 

« vais faire ma déclaration , et mettre la 
(( justice du pays à ses trousses. » En par- 
lant de la sorte, il me quitte comme un 
homme dont la tête est perdue. 

Touché de sa douleur , je veux le suivre ; 
je cherche à la hâte mon haul-de-chausses , 

mon pourpoint. Que vois-je à leur place ? 

Le fatal habit de Pierrot. « Ah ! fripon de 
« Goulin ! 11 a changé ses habits contre les 
u miens. » Je m'élance hors du lit , je cours 
en chemise sur l'escalier , j'appelle ; personne 
ne répond. Je rentre : que faire ? quel parti 
prendre? Mes yeux se portent sur le maudit 
habit : « Eh quoi ! hier je refusais avec 
(f indignation de m'en revêtir; et aujourd'hui 
« je serais forcé.... ! Le misérable Goulin ne 
« m'a pas volé ma bourse ; je l'avais mise 
« sous mon chevet ; plût au ciel qu'il me 
« l'eût volée, et qu J il m'eût laissé mes habits..! 
« Mais quand je me désolerais » En fré- 
missant, en me pressant pour en être plus tôt 
quitte , je passe mes jambes dans la large 
culotte ; j e j elte sous mon bras la veste a"ux gros 
boutons ; je me précipite au bas de l'escalier, 
et machinalement j'endosse cette exécrable 



î* PARTIE. — CHAPITRE Vil. 4g 
vesie. Je m'informe , je questionne ; Bella- 
Rose e'tait parti furieux , après avoir demandé 
l'adresse du juge gui demeurait à urr quart 
de lieue dans la campagne. « De quel côté ? » 
dis-je en gagnant la porte. L'hôte saisit 
une de mes longues manches , me fait faire 
une brusque pirouette : « Un moment 
« seigneur Pierrot, me dit- il; et la dépense? 
« et votre souper ? et votre coucher ? Vous 
« êtes venus trois ; l'un est parti dans la 
« nuit, un autre s'évade sous prétexte d'aller 
« chez le juge ; le troisième ne sortira pas 
« sans m'a voir payé : » en même temps 
il me présente son mémoire. Je le prends, 
en maudissant les charlatans ; je regarde le 
total, je paye, et je m'élance sur les traces 
de Bella-Rose. 

J'étais déjà loin du village ; je marchais 
fort agité, sans regarder autour de moi, 
lorsque j'entends crier à mon oreille : 
«Où allez-vous? Qui êtes-vous ? » et je 
me trouve entre deux archers à cheval. 
« Où je vais? qui je suis?» répondis-je. 
« Que vous importe ? » Je veux poursuivre 
mon chemin, ils me barrent le passage. 
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5o JACQUES FAUVEL. 

( ( Point de doute , dit l'un d'eux , c'est le 
« Pierrot qui a volé sonniaître. — Eh ! non, 
« messieurs , c'est moi qui suis volé. — 
h Laissez-done ; quand il n'y aurait que 

« l'habit dont vous êtes revêtu ; c'est 

« une pièce de conviction : » et ils m an- 
noncent qu'ils vont me conduire dans un 
bourg voisin chez leur brigadier. J'hésite 
quelques instans, je les regarde : « Allons , 
«messieurs, leur dis-je, vous êtes deux, 
« je suis seul ; vous êtes à cheval , je suis 
« à pied : marchons. » 

L'idée qui m'occupait surtout, c'est que 
mon innocence serait bientôt reconnue. 
Heureusement, la légèreté de mon âge ne 
me permettait guère de réfléchir à tout ce 
qui m'armait. Dupe de gens qui promet- 
taient de me divertir , arrêté par ceux qui 
auraient dû me protéger , sous quel triste 
aspect la société se fût offerte à mes yeux ! 
J'aurais vu le monde comme un bois , où 
.les gardes-chasses sont pires que les bra- 
conniers. 

Je peux dire que je fis une belle entrée 
dans le bourg où demeurait le commandant 



■ 



I" PARTIE. — CHAPITRE VII. 5, 
des archers. Tous les kabitans accouraient 
sur Je pas de leur porte , et les petits garçons 
faisaient cortège derrière nous. J'avais la 
tète haute , le regard fier et même dédai- 
gneux. Ce qui m'élonna, c'est qu'au lieu 
de me témoigner la pitié ou l'indignation 
qu'inspirent d'ordinaire ceux qui sont ac- 
compagnés comme je l'étais , tous les curieux 
riaient en me voyant passer. Cette hilarité 
m'importunait ; je crus imposer silence aux 
rieurs, en me donnant encore plus de dignité : 
la joie redoubla. Je compris bientôt que 
celte explosion d'allégresse provenait du con- 
traste entre ma démarche de héros et mon 
habit de bouffon. Frappé moi-même de ce 
bizarre contraste, et entraîné par l'exemple, je 
memis à rire plus fort (fue les antres. Ma ga'îlé 
augmenta la gailé universelle, ri bien qu'au 
moment où nous arrivâmes devant la maison 
des archers , c'était un concert général de 
bruyans éclats de rire, et qu'un des cavaliers 
dit à l'autre : « Voilà un jeune homme déjà 
« bien pervers ; il a toute l'effronterie des 
« anciens. » 

Le brigadier était un vieux militaire qui , 



I 



MM 



5a JACQUES FAUVEL. 

après avoir combattu à Lens, à Rocroi et dans 
les premières escarmouches de la Fronde, 
avait obtenu pour retraite le poste qu'il oc- 
cupait. « Eh bien ! enfans , » dit-il en in- 
terrompant la partie de caries qu'il faisait 
avec un habitant du bourg, « quelle capture 
« m'amenez-vous là? — Mon commandant, 
« dit le cavalier qui m'avait trouvé pervers , 
« nous avons rencontré ce jeune homme 
« vêtu comme vous voyez, à l'instant même 
a où un honnête escamoteur venait de nous 
« déclarer qu'il avait été volé par son Pierrot, 
« et qu'il allait porter sa plainte au juge. — 
« Ah ! ah ! jeune drôle , tu veux donc prouver 
« à ton maître que lu sais escamoter mieux 
« que lui. — Je n'ai point de maître , » 
répondis- je en me dessinant avec noblesse 
devant le vieil archer. — « Diable ! il fait 
« le fier ! Pardon , monsieur , d'oser soup- 
« conner votre probité ; mais pourriez-vous 
(( me dire par quelle aventure on vous a 
(( trouvé prenant l'air sur la grande route 
« dans un pareil équipage ?» Sans me dé- 
concerter , je lui expliquai avec clarté ce 
qui venait de se passer, et j'étais fort content 



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I re PARTIE. — CHAPITRE VII. 53 
do mon petit discours. « Très-bien , reprit- 
« il ; mais si vous n'êtes pas Pierrot , vous 
« allez nrapprendre qui vous êtes. » Cette 
question me jeta dans un grand embarras.. 
Je ne pouvais me nommer , avouer mon 
de'part du collège. Je balbutiais, je ne savais 
que dire , lorsqu'un paysan qui faisait partie 
du groupe de curieux amassés à la porte 
de la chambre s'écria : «Ce garçon est inno- 
« cent, je le reconnais.)) L'homme qui prenait 
ma défense arrivait du village où j avais 
couché, et savait l'aventure. Le commandant, 
qui était lié avec lui , l'appelle , l'interroge , 
l'écoute ; et, après quelques momens de con- 
versation à voix basse , revient à moi et me 
dit : « Monsieur, je suis désolé de l'erreur 
tt commise par mes cavaliers. Ces gens-là 
« voient partout des fripons ; c'est leur état.» 
11 s'avance aussitôt vers la porte , s'adresse à 
la foule et proclame mon innocence. Ce 
procédé me loucha vivement. Je restai seul 
avec le brigadier. « Savez-vous, me dil-il 
« en riant , que moi , vieux routier, j'ai pres- 
« que été déconcerté par la fermeté de vos 
k réponses? Oh ! vous avez du caractère. 



ri 






54 JACQUES FAUVEL. 

« C'était fort bien à vous de ne pas vouloir 
<f vous nommer, quand je vous interrogeais 
« durement; mais à présent que nous som- 
« mes bons amis , j'espère que vous ne 
« refuserez pas de me dire à qui j'ail'hon- 
a neur de parler et de souhaiter un bon 
« voyage. » 11 avait un ton de cordialité qui 
provoquait ma confiance. Je fus prudent à re- 
gret ; je me bornai à lui répondre que j'étais 
un jeune homme de famille , et que dci 
raisons très graves me forçaient à voyager 
incognito. « Je n'insiste pas , reprit-il , 
« chacun a ses secrets ; mais permettez- 
<( moi de vous être utile. Je ne souffrirai 
« point que celte populace vous revoie avec 
« un habit si peu fait pour vous. Nous avons 
« dans ce bourg un fripier ; je vais l'envoyer 
« chercher. En même temps , car vous devez 
ce avoir appétit , on dira à l'aubergiste de 
« vous apporter à dîner. » Cette double at- 
tention fut très agréable pour moi ; mon 
brigadier me gagnait le cœur de plus en 
plus. Il fil le marché avec le fripier bien 
mieux que je ne l'aurais fait moi-même , 
et ne permit pas qu'on abusât de ma situa- 



I" PARTIE. — CHAPITRE VII. 55 
tion. Il me trouvait très bonne mine sous 
mon nouvel habit. Il me tint compagnie 
pendant mon petit repas; il ne tarissait point 
en éloges sur mon compte , et m'excitait à 
la gaîlé , en me faisant le récit de quelques 
espiègleries de sa jeunesse. Je lui racontai 
quelques unes des miennes qui l'amusèrent 
infiniment. Une confidence en amène une 
autre: je me reprochais d'avoir quelque chose 
de caché pour un si galant homme ; et je fus 
insensiblement conduit à lui ,dire mon nom 
cl ma fuite du collège; il riait de bien bon 
cœur. J'étais si content de lui , qu'il m'en 
coûtait presque de le quitter. Cependant, je 
me levais" , et lui faisais mes remercîmens 
et mes adieux. « Halte-là ! » me dit-il en 
retenant fortement la main que je lui présen- 
tais avec amitié, « vous n^ètes pas le Pierrot 
« qui a volé son maître , mais vous êtes un 
« écolier fugitif. Demain, je vous fais con- 
« duire sous bonne escorte chez votre oncle 
« d'Issoire , ou au collège de Clermont , 
« à votre choix. — C'est une perfidie! » 
m'écriai- je. Sans m'écouter , le traître 
sortit et ferma sur moi la porte à double tour. 



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56 



JACQUES FAUVEL. 



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CHAPITRE VIII. 



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Nouvelle évasion. 

Je restai tout étourdi de l'aventure. 11 
me semblait déjà voir apparaître mon oncle 
Christophe, Anselme et tout le cortège des 
pédans de Clermont. Mais c'était surtout 
l'infâme conduite du brigadier qui m'indi- 
gnait; j'en étais consterné.... Je rie pouvais 
concevoir qu'il existât sous le ciel des 
hommes aussi perfides. 

Il est difficile que l'inquiétude m'agite 
plus d'un quart d'heure. J'éloignai bientôt 
avec dédain les craintes auxquelles je m'étais 
livré , et je ne sentis dans mon âme qu'un 
ardent désir de me venger du traître qui 
m avait joué. 

Le meilleur moyen était de lui échapper. 
Dans l'espoir d'y parvenir , j'examinai avec 



I« PARTIE. — CHAPITRE YHI. 5-j 
soin le lieu où je venais d'être enfermé : 
celait une petite chambre au rez-de-chaussée, 
où couchait M. le brigadier; elle avait une 
seule fenêtre donnant sur la rue , et garnie 
de gros barreaux de fer. Il y avait deux 
portes, l'une aussi sur la rue, l'autre com- 
muniquant à l'écurie , toutes deux munies 
d'énormes serrures. Les serrures et les bar- 
reaux étaient d'une solidité à désespérer un 
prisonnier. J'examinai les murs , le plancher, 
le plafond ; je restai bien convaincu de l'im- 
possibilité où j'étais de sortir de celte cham- 
bre sans la permission de celui qui me tenait 
sous la clef. 

« Eh bien ! me dis-je , c'est en route qu'il 
faudra m'échapper. Ces cavaliers ne m'ob- 
serveront pas toujours ; et mot, j'aurai tou- 
jours l'œil sur eux. Un instant suflit : en 
f passant près d'un bois, on peut s'y jeter; en 
traversant un village , on peut se glisser 
< dans une maison, y trouver des cœurs 
généreux, et l'on est sauvé. Je répare le 
temps perdu, je vais par la route la plus 
directe chez mon oncle le pasteur ; et 
e combien celle captivité de quelques heures 






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58 JACQUES FAUVEL. 

« va rendre plus vifs les charmes de mon 
i< indépendance ! » Je voyageais en imagi- 
nation , j'oubliais que jetais sous les ver- 
rous ; et , tout en me livrant à mille idées 
riantes, je comptais mon argent. J'eus beau 
le compter plusieurs fois , il ne me restait 

presque rien : onze livres dix sous. Je 

réfléchis quelques minutes ; je n'avais plus 
assez pour aller en Languedoc... « Je m'ar- 
« rêterai dans quelque ville, me dis je; j'y 
« trouverai un état, du travail ; et j'irai chez 
« mon oncle quand j'aurai gagné de quoi 
« faire le voyage. « Je cherchais quel état je 
pourrais prendre, lorsque j'entendis près de 
la porte , en dehors , de gros éclats de rire. 

u Eh ! bon Dieu ! serait-ce un nou- 
» veau Pierrot faisant son entrée dans le 
)) village?» Sans me montrer, j'appro- 
chai de la fenêtre ; je vis un paysan qui cau- 
sait avec un des cavaliers. « Je n'en re- 
<( viens pas, disait celui-ci; quoi ! noire vieux 
« brigadier est amoureux ! et quelle est donc 
« la pauvre fille...? — C'est, parbleu! une 
« des plus jolies du canton : Jeannette , la 
u servante du meunier. — Eh! comment 



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% 



I" PARTIE. — CHAPITRE VIII. 
ff a-t-il fait pour lui plaire ? car enfin il n'est 
« ni beau, ni jeune, ni aimable. — C'est 
« vrai; mais plus les amoureux sont vieux, 
k plus ils sont généreux : tant il y a qu'ils 
« en sont à se donner des rendez-vous. J'ai 
<( tout su par Claudine, cette bonne pièce à 
« qui rien n'écbappe. Jeannette est fort 
« occupée au moulin ; d'ailleurs , elle est 
« gênée par la meunière qui la surveille. 
« Mais à la nuit, dès qu'elle a un mo- 
« ment de liberté, elle vient ici, elle monte 
(c sur le banc où nous sommes assis ; elle. 
k frappe contre cette fenêtre, et dit d'une 
« voix basse : à telle heure, ce soir, ou 
« demain , derrière l'église , ou dans le petit 
« bois ; car le soir , c'est derrière l'église , 
« et le jour, c'est dans le petit bois. » 

Ces deux hommes continuaient de rire ; 
j étais bien aise qu'on se moquât du briga- 
dier, mais leur histoire ne m'intéressait 
nullement, et j'avais repris le cours de mes 
idées, lorsqu'un autre cavalier entra et re- 
ferma la porte avec soin. Il nie fil beaucoup 
de politesses, et me dit qu'il venait, par 
ordre de son chef, me dresser un lit dans 



I 



I 






6o JACQUES FAUVEL. 

celte chambre. En effet , il déroula deux 
bottes de paille sur lesquelles il plaça une 
paire de draps , et il sortit. La nuit appro- 
chait ; on ne se pressait pas de m'apporter 
de la lumière, j'étais fatigué; je pensai que 
le lendemain j'aurais une longue course à 
faire en échappant à mon escorie, et je 
m'étendis agréablement dans le lit qu'on 
m'avait préparé. 

Cependant mes espérances, mes projets 
me tenaient éveillé; et je l'étais encore 
quand le brigadier reparut. 11 ferma la porte 
à double tour, et mit la clef dans sa poche. 
Peu curieux de sa conversation, je feignis 
de dormir ; il passa sa lampe devant mes 
yeux , je ne remuai point. Il entra dans 
l'écurie , dont il fit la visite en sifflant et 
disant des douceurs aux chevaux. Que le 
bruit des clefs et des serrures est importun 
pour un prisonnier ! Mon geôlier ferma la 
porte charretière de l'écurie qui donnait 
sur la rue; il revint dans la chambre, et 
j'eus encore à entendre fermer une porte. 
Je le voyais du coin de l'œil, et regardais 
avec envie les deux grosses clefs qu'il tenait , 



Ifr 



I- PARTIE. — CHAPITRE VIII. 61 
et que j'aurais trouvé si doux de posséder 
quelques raomens : il les plaça sous son 
traversin , et se coucha. 

Une idée me saisit : je combine rapide- 
ment les moyens de l'exécuter, et je tres- 
saille de crainte et d'espérance. J'attends ; 
et , dès qu'il m'est prouvé que le brigadier 
dort profondément, je jette un cri d'épou- 
vante. Mon homme, réveillé en sursaut, fait 
un bond, sort à moitié de son lit : « Qui 
« va là? s'écrie t-il, qu'est-ce que c'est? 
« où sont-ils ? _ Ah ! M. le comnian- 

« dant ! — Eh bien! qu'est-ce? vous 

« m'avez presque fait peur ! — Il y avait 
« tout à l'heure un revenant dans la 
« chambre. — Un revenant ! vous rêvez. 
« — Je l'ai vu, je l'ai entendu. — Vous 
« rêvez, vous dis- je , vous dormez. — 
« J'étais éveillé ; je suis certain que je ne 
et dormais pas ; car l'horloge venait de 
« sonner, et j'avais compté dix heures. » 
(( — Eh bien ! qu'avcz-vous vu ? qu'avez- 
« vous entendu? — A la lueur de la 
« lune , j'ai vu se lever derrière cette 
« fenêtre un grand fantôme blanc... tout 



I 



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62 JACQUES FAUVEL. 

k blanc, avec un bonnet de femme, 
« monsieur le brigadier ! 11 a passé à 
« travers les carreaux, sans les casser, 
« sans faire plus de bruit que si l'on eût 
« frappé doucement contre une vitre. 11 
« s'est avancé , et m'a dit : A onze heures 
« derrière l'église. Il a repassé à travers la 
« fenêtre, et m'a répété d'une voix faible : 
k Derrière l'église, à onze heures. Un cri 
« m'est échappé. — Allons, allons, c'est 
« un rêve ; on vous prendrait pour un en- 
u faut. Dormez, mon cher ami, dormez 
u paisiblement. » Après quelques momens 
de silence v « Y a-t-il long-temps , re- 
« prit - il , que vous avez entendu sonner 
« dix heures? — Mais... à peu près un 
(( quart d'heure. » Il s'attacha de nouveau 
à dissiper mes craintes ; je feignis de me 
rassurer par degrés; bientôt je répondis en 
prenant le ton d'un homme qui s'endort. Il 
me dit encore quelques paroles ; je restai 
muet, et je ne tardai pas à l'entendre cher- 
cher sesvêtemensels'habiller. Il traversadou- 
cement la chambre , ouvrit avec précaution 
la porte de la rue , et lu referma en essayant 



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I" PARTIE. — CHAPITRE VIII. 63 
d'étouffer le bruit de la serrure. Aussitôt , 
je cours au lit qu'il vient de quilter; les cl<-fs 
sont restées sous le traversin ; je m'habille à 
la hâte , j'ouvre les portes de l'écurie, je dé- 
tache la longe d'un cheval , je saute leste- 
ment sur son dos, et me voilà parti. 

Je montais à cheval pour la première fois, 
et j'étais sans selle et sans bride. De violens 
soubresauts causés par le trot le plus dur trou- 
blaient un peu ma joie. Mon cheval se mil au, 
galop ; le premier instant m'effraya , mais 
bientôt je trouvai celte allure plus douce. Je 
n'en étais pas moins en danger de tomber; je 
me courbais, je mecramponnais aux crins de 
ma monture , je la serrais des deux genoux ; 
ces mouvemens l'excilaient. Les champs, 
les arbres et les villages passaient avec une 
étourdissante rapidité. J'aurais vainement 
essayé de diriger mon cheval , c'était lui qui 
me menait ; il ne s'arrêta qu'au jour, couvert 
de sueur et rendu de fatigue. 

Je respirai : je sautai à terre ; je n'étais 
pas inquiet de ce que je deviendrais, c'était 
le cheval qui m'embarrassait. Je ne voulais 
pas le garder, et je lie savais comment le 



■ 



I 



■1 




64 JACQUES FAtVEL. 

renvoyer à son maître. Je n'avais d'autre 
parti à prendre que de l'abandonner à lui- 
même. « Mon pauvre animal, dis-je en le 
« caressant, lu m'as bien mené; je n'ou- 
« blierai jamais le service que lu m'as rendu. 
« Pour la première fois que je fais connais- 
« sance avec les chevaux , j'ai vraiment à 
« me louer d'eux ; mais il faut nous séparer; 
« va, pais en liberté, et retrouve si tu peux 
« ton écurie. » 

Je pris un chemin de traverse, et m'ef- 
forçai de marcher vite, quoique brisé par 
les secousses que j'avais éprouvées. Je riais 
de la mine que le brigadier avait dû faire 
en attendant sa belle. « Il ne croit pas aux 
« revenans , mais peut - être va-t-il croire 
« aux sorciers. » J'étais fier de mes succès. 
« En moins de cinq jours, deux évasions! 
« j'ai fait la première à pied , la seconde à 
« cheval; si j'en fais une troisième, je pars 
« en équipage, comme un général qui bat 
« en retraite. » 

J'entrai dans une auberge isolée, où je 
commandai qu'on me servît promptement un 
bon déjeuner. Je m'informai à quelle dis- 



H 



I" PARTIE. — CHAPITRE VIII. 63 
tance je me trouvais de Clermont et de Li- 
moges. J'e'lais à vingt lieues de la capitale 
du Limousin : « Bon! me dis -je, dans 
peu de jours j'y serai ; et là , je décou- 
vrirai certainement des ressources. Tout 
me réussit ; le passé me garantit l'avenir. 
Depuis que j'existe, quel autre à ma 
place ne se fût trouvé malheureux? Mais 
moi, pauvre orphelin, je suis parvenu à 
me protéger moi-même. Les méchancetés 
« de ma nourrice , de ma belle-mère , de 
« mon tuteur, les perfidies d'Anselme, les 
« vexations d'un pédant et celles d'un vieux 
<( brigadier, j'ai tout bravé, tout dédaigné. 
« Fauvel ! garde bien ton étourderie , ton 
« insouciance , et laisse-toi guider par ton 
« heureuse étoile. » 

Un vin passable , un déjeuner modeste et 
le vif plaisir d'être libre m'avaient rendu 
mes forces : je demandai le chemin de 
Limoges, et je me remis en marche. 




I 
I 



I. 






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JACQUES FATJVEL. 



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CHAPITRE IX- 



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Aventure dans un château. 

La journée était brûlante : pas un nuage 
au ciel , point d'ombre sur la route ; si le 
vent soufflait par intervalles , il élevait des 
tourbillons de poussière qui m'étouffaient et 
m'aveuglaient. Pour s'exposer à celte cbaleur 
dévorante, il fallait être jeune, fugitif, 
curieux de braver des fatigues auxquelles 
les autres succombaient. Après deux ou 
trois heures de marche , je me traînais, fai- 
ble et souffrant , lorsque je passai devant 
un parc dont la grille était ouverte : une 
pelouse garantie du soleil par des arbres 
touffus se déployait à mes yeux. Sans 
réfléchir à mon indiscrétion, j'entrai, j'a- 
vançai; bientôt je me trouvai dans un bos- 
quet où la plupart des arbustes étaient 



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I™ PARTIE. — CHAPITRE IX. 67 

encore fleuris. Je respirais avec délices une 
fraîcheur inattendue ; il nie semblait renaî- 
tre. Je m'assis sur un banc de verdure. 
La lumière adoucie par un épais feuillage, 
l'éclat et le parfum des fleurs produisaient 
sur mes sens une impression voluptueuse ; 
je goûtai pour la première fois le charme 
d'une vague rêverie ; et , calme , heureux , 
je cédai insensiblement au sommeil. 

Il était presque nuh quand je me réveil- 
lai. Après un moment de surprise , je voulus 
me hâter de sortir du parc ; je m'égarai, 
et ne pus retrouver la grille. Tout à coup , 
au détour d'une allée couverte, j'aperçois 
une femme. Je ne dislingue pas ses 
traits ; mais sa taille se dessine avec grâce 
dans l'obscurité ; elle vient à moi ; interdit, 
je cherche quelles excuses je peux lui faire. 
« Ah! monsieur, nie dit-elle rapidement, 
« combien vous vous êtes fait attendre ! 
« Vile, au hout de celle allée , à droite , 
(( vous trouverez la maison du jardinier ; 
« vous appellerez; vous direz : M. Guil- 
« launie , c'est Pierre , le cousin de 
« mademoiselle Victoire Et , demain 









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68 JACQUES FAt'VEL. 

« matin , à sept heures, dans le petit verger \ 

« Je m'enfuis : prudence et discrétion. » 

J'allais l'avertir de sa méprise ; elle avait 

disparu. 

Je restai quelques minutes immobile. 11 
était tard; il était nuit : je retrouvai la grille ; 
elle était fermée. Que faire? « Ma foi! me 
« dis-je, profilons de l'avis qui vient de m'être 
<( donné; allons chez le jardinier. Demain , 
(( je continuerai ma route; et , après tout, je 
(( ne suis pas fâché de savoir pour qui Ion 
« me prend. » Quand je fus à la porte du 
jardinier, j'hésitai encore quelques instans ; 
enfin je me décidai. « M. Guillaume, dis je 
« en élevant la voix , c'est Pierre , le cousin 
« de mademoiselle Victoire.» Guillaume vint 
m'ouvrir. « Vous arrivez bien tard , mon 
« garçon, » me dit-il. Je le saluais, je saluais 
sa ménagère , et ne me pressais point de 
parler , craignant de faire quelque bévue. 
11 continua : « Vous voulez donc apprendre 
k mon métier ? Il a fallu toute la considéra- 
is tion que je dois à votre cousine , pour me 
« déterminer à vous recevoir ; car il v a du 
« temps à perdre pour formenm garçon 



1" PARTIE. — CHAPITRE IX. <ig 
« jardinier ; d'autant plus que vous ne savez 
« rien. » En parlant de la sorte, il m'exa- 
minait ; et il me sembla que l'examen 
tournait à mon avantage. L'habit que j'avais 
acheté en échange de mon babil de Pierrot 
me donnait un air moitié bourgeois moitié 
paysan, ce Vous devez donc trouver, ajouta 
<( Guillaume , que je ne demande pas trop 
« cher pour une première année , et que je 
« n'ai pas eu tort de vouloir que les cinquante 
« écus me fussent payés d'avance. Vous 
« allez me les compter; après quoi, nous 
« souperonsgaîmenlpour votre bienvenue. » 
Je ne m'attendais pas à ce petit incident. 
« C'est juste, répondis-je ; cinquante écus , 
« c'est le prix convenu, et je dois les payer 
« d'avance. Demain malin vous aurez votre 
« argent, et je vous expliquerai pourquoi 
« je ne vous le donne pas ce soir. En at- 
« tendant , comme vous dites , il faut fêter 
« ma bienvenue ; et voilà , pour mon souper 
« de ce soir et pour mon coucher de celle 
« nuit , un écu qui n'entrera pas dans 
« notre compte. » Au son de l'ccu jelésur la 
table ; la joie brilla dans les yeux de mon 



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70 JACQUES FAUVEL. 

hôte. C'était payer un peu cher pour ma 
bourse ; mais j'avais le projet de partir le 
lendemain sans dire adieu , et je ne voulais 
pas que ces bonnes gens eussent à se plaindre 
de moi. 

On se mit à table. Curieux d'avoir quel- 
ques renseignemens sur celte demoiselle 
Victoire, dont j'étais le cousin, je ne savais 
trop comment m'y prendre sans risquer de 
me trahir. « C'est une bien bonne personne 
k que ma cousine, dis-je à Guillaume. — 
« Oui , et maligne ! Quand on a été comme 
<( elle femme de chambre d'une femme de 
« la duchesse de Longueville , il n'est pas 
« étonnant qu'on ait du savoir-vivre. — 
« Oh! sans doute....» Ainsi, ma cousine 
Victoire était tout simplement une femme 
de chambre. « Il paraît que vous avez de 
k bien bons maîtres, conlinuai-je. — Des 
«maîtres! Votre cousine a dû vous dire 
(c que nous n'avons qu'une maîtresse, ma- 
« dame de Géras, dont îe mari a été tué dans 
« la Fronde. — C'est vrai, une maîtresse; 
« mais comme il viem beaucoup de monde 
« au château,... — Ah! oui : tous les gen- 



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IMPARTIE. — CHAPITRE IX. 7 t 
« tilshommcs du voisinage y abondent; mais 
« ils ne sont pas nos maîtres. — Je vois ce 
« que c'est , dit la jardinière. Depuis quinze 
<( jours, madame et mademoiselle deBlangy, 
« sœur et nièce de madame de Géras , sont 
« au château. Votre cousine a bien pu vous 
<( dire qu'elle a plusieurs maîtresses , car 
« elle est aux petits soins pour la jeune 
« demoiselle ; et tous les jours je les vois 
« se promener ensemble, tandis que les deux 
« vieilles dames restent au salon à faire leur 
« partie de jeu ou la conversation. » Ainsi, 
je savais déjà qu'il y avait au château deux 
dames , une demoiselle et une femme de 
chambre. Le babil de la ménagère me 
donnait l'espoir d'obtenir d'autres éclaircis- 
semens ; mais , deux ou trois fois , mes ques- 
tions faillirent à me jeter dans l'embarras ; 
et, dès qu'on eut soupe , je demandai pru- 
demment où je devais passer la nuit. 

Quand je fus couché , tous les détails de 
la singulière aventure qui m'avait conduit 
chez le jardinier revinrent s'offrir à mon 
esprit. Au collège, j'avais lu en cachette 
Clélie, l'Astrée et quelques autres romans ,• 



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72 JACQUES FAUVEL. 

ils m'avaient enchanté. L'image de celte 
femme qui m'élait apparue le soir dans les 
bosquets m'inspirait je ne sais quels désirs , 

je ne sais quelle espérance « Comment 

« m a-t-on pris pour un autre ? Comment 
k celui dont je tiens la place ne s'est - il 
« pas trouvé au rendez-vous ? Est - ce la 
« femme de chambre , est-ce la jeune nièce 
« qui attendait quelqu'un ? » Tout ce mystère 
faisait battre mon cœur. <c Je ne puis partir, 
(( me dis-je enfin ; il faut avoir le mot de 
« cette énigme ; et demain je suis à sept 
« heures au petit verger. » 

Dès le point du jour, je fus réveillé par 
Guillaume. Je l'accompagnai au jardin , et 
je pris assez maladroitement ma première 
leçon. Que le temps me parut long! J'avais 
eu soin de m'informeroù était le petit verger. 
Vers sept heures je demande à Guillaume 
un moment de repos. Je le quitte et je 
cours à mon premier rendez-vous ; rendez- 
vous qui n'était pas pour moi. 

J'arrive , je ne vois personne. Quel 
trouble m'agitait! L'inquiétude avait rem- 
placé l'espérance. <f On va venir ; la mé- 



ï* PARTIE. — CHAPITRE IX. 7 3 
w prise sera aussitôt reconnue : quelle im- 
« prudence ! comment ai-je si peu réfléchi? 
« Quel sot rôle je vais jouer ! Ah ! que ne 
« suis-je parti avant le jour ! » 

Une femme paraît ; il me semble recon- 
naître la taille et la démarche de celle qui 
m'a parlé la veille. Je m'attends à la voir 
s'étonner, s'indigner : elle sourit, me fait 
un signe ; je la suis. Nous entrons dans 
une orangerie où je trouve une jeune per- 
sonne dont la beauté me frappe ; elle était 
confuse , tremblante f elle lève timidement 
les yeux sur moi : « Ah ! grand Dieu , s'é- 
« crie-t-elle, ce n'est pas lui ! — Ce n'est pas 
« lui ! » reprend avec surprise l'autre femme 
soutenant dans ses bras la jeune personne 
que ses forces abandonnent. Je fus saisi 
de sa douleur; je voulus la secourir; on me 
repoussa. J'essayai de me justifier, d'ex- 
pliquer comment je m'étais trouvé dans le 
parc. La femme de chambre s'emportait 
contre moi , plaignait la jeune fille , cherchait 
à s'excuser. « Je ne connais pas, disait-elle, 
« ce M. Léon, à qui vos confidences m'ont 
« fait prendre un si vif intérêt. Mais auss 
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7 4 JACQUES FAUVEL. 

« pourquoi n'est-il pas venu près de la grille, à 
h l'heure indiquée par ma lettre. — Je suis 
« perdue , disait la jeune personne ; c'est 
(f moi qui suis coupable. A l'insu de ma 
<( mère , avoir consenti à ce qu'il s'introduisît 
« dans cette maison ! j'en suis bien punie. 
« Me voir humiliée devant un inconnu... ! et 
» l'ingrat m'abandonne ! Mais non , il en 
« est incapable. Quel obstacle l'arrête ? 
(( ah ! Dieu ! je rougis de moi, et je crains 
« tout pour lui. » Elle voulait s'éloigner. 
Profondément ému ,' je la retins , je la 
suppliai de me donner les moyens de réparer 
mes torts ; j'offrais d'aller m'informer moi- 
même de celui dont l'absence lui causait 
de si vives alarmes. Sa douleur l'empêchait 
de m'en tendre : mais la femme de chambre , 
que rassurait mon air de franchise et de 
zèle, s'empressa d'accepter; elle dit que, 
sans moi , il serait impossible d'envoyer à la 
recherche de M. Léon; elle engagea sa maî- 
tresse à se calmer, à retourner au château , 
et l'y conduisit en me priant d'attendre 
quelques minutes. Presqu'aussitôt elle revint 
d'un pas léger, et me faisant prendre un 



IMPARTIE. — CHAPITRE IX. 7 5 

senlier détourné pour sortir du parc , ma 
cousine Victoire, car c'était elle, me ra- 
conta l'histoire d'Elise et de Léon. 

11 y avait six mois que l'évêque d'Orléans 
était allé, pour la prise d'habit d'une de ses 
nièces , officier et prêcher au couvent des 
bénédictines de Paris , où mademoiselle 
Elise de Blangy était pensionnaire. Parmi les 
personnes qui accompagnaient monseigneur, 
se trouvait le jeune abbé Léon , fils cadet du 
marquis de Chérès. Sa famille le destinait à 
l'état ecclésiastique, et il se disposait à entrer 
au séminaire. Ce jeune homme , à la vue 
d Elise , était devenu éperdument amou- 
reux. Aussi entreprenant qu'un page, mon- 
sieur l'abhé avait trouvé moyen de parler à 
celle qu'il aimait, delà revoir et de lui écrire. 
Ses discours et ses lettres respiraient la pas- 
sion la plus vive et la plus délicate; il expri- 
mait son intention bien fermelle de quitter 
le petit collet et. d'épouser Elise. Peu de 
semaines après, madame de Blangy retira sa 
fille du couvent, et lui annonça qu'elle allait 
la marier. Quoique le parti fût avantageux 
*ous tous les rapports , Elise, qui n'avait pu 



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76 JACQUES FAUVEL. 

rester insensible à l'amour de Léon, refusa, en 
témoignant à sa mère sa douleur de l'affliger, 
mais sans oser lui révéler son secret. Madame 
de Blangy , soupçonnant qu'une inclination 
pouvait causer le refus obstiné de sa fille , 
avait jugé prudent de lui faire passer quel- 
que temps en Auvergne, au cbâleau de 
madame de Géras. Mademoiselle Victoire ,- 
femme de chambre de la tante d'Elisej 
ayant remarqué le chagrin de la jeune per- 
sonne , était parvenue sans peine à obtenir 
sa confidence : mais elle avait appris bien 

autre chose ! Léon, désespéré du départ 

d'Elise , avait suivi madame de Blangy 
et sa fille, et se tenait caché, déguisé, 
dans une auberge isolée, à deux lieues du 
château. Naturellement bonne et compatis- 
sante pour les peines de cœur, mademoi- 
selle Victoire n'avait pu perdre ces heu- 
reuses dispositions à la cour de la duchesse 
- de Longueville. Pleine d'un tendre intérêt 
pour les deux amans, c'était elle qui, 
sans avoir jamais vu Léon , avait imaginé de 
l'introduire chez le jardinier. Elle espérait 
fléchir la prude et dévote madame de Blangy, 



I" PARTIE. — CHAPITRE IX. 77 
en se faisant aider de madame de Géras, 
bonne femme, 1res sensible , passant sa vie à 
lire des romans, et dont le mari avait été l'ami 
intime de M. de Che'rès. Elle ne concevait 
pas comment le jeune Léon , dont les let- 
tres lui avaient paru si touchantes et si pas- 
sionne'es, ne s'était pas trouvé au rendez-vous. 
Je partageais sa surprise et ses craintes; tous 
ces détails redoublaient mon intérêt pour 
Elise ; je voulais qu'elle eût à se féliciter de 
mon élourderie, et je partis à pas précipités 
pour l'auberge qui m'était indiquée. 

J'arrive, je questionne l'hôie. Un jeune 
homme avait passé quelques jours dans son 
auberge ; mais la veille , vers cinq heures 
du soir, trois hommes, venus en poste, 
1 avaient rencontré au moment où il sortait ; 
et , en le nommant monsieur l'abbé , en lui 
prodiguant toutes les marques de la sou- 
mission et du respect, l'avaient contraint à 
monter dans leur voiture qui s'était rapide- 
ment éloignée. 

Je fus atterré de celte nouvelle : que de- 
vais-je faire? Elise serait désespérée d'un pa- 
reil résultat de mes recherches; cependant 



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78 JACQUES FAUVEL. 

il fallait bien l'en instruire : je repris la 
route du château. Déjà l'aspect des murs 
et de la grille du parc redoublait mon 
embarras , lorsqu'au détour d'un sentier 
j'aperçois un jeune homme. Ses habits très 
simples ine semblent contraster avec sa tour- 
nure élégante. Je le regarde ; il me paraît 
inquiet ; un pressentiment me saisit : « Eh ! 
« bon Dieu ! serait ce... ? Monsieur Léon ! » 
m'écriai -je. 11 tourne la léle, me voit 
et s'enfuit. Je l'atteins ; les noms que je pro- 
nonce le rassurent;c'était en effet l'amant d'E- 
lise : la confiance s'établit aussitôt entre nous. 
Léon était aussi joyeux de m'avoir ren- 
contré que d'être échappé aux gens qui s'é- 
taient emparés de lui. Il me faisait mille 
questions ; je me hâtai d'y répondre, et de 
l'interroger à mon tour. « Mon père , nie dit- 
« il , a su à la poste quelle roule j'avais prise ; 
« et il a quitté Paris pour suivre mes traces. 
« Au dernier relai où j'ai laissé ma chaise , 
« présumant que j'étais dans les environs, il a 
« mis tous ses gens en campagne ; et lui- 
« même parcourt le pays. Hier, son vieux 
« valet de chambre et deux laquais m'ont 



I" PARTIE. — CHAPITRE IX. 79 
« découvert ; ils m'emmenaient. Heureuse- 
ce ment , pour recevoir plutôt leur récom- 
« pense, ils ont voulu courir la nuit. A une 
« longue montée où les chevaux allaient au 
« pas, j'ai vu que mes trois hommes , suc- 
« comhantà la fatigue, dormaient d'un pro- 
ie fond sommeil ; j'ai ouvert sans hruit la 
« portière, j'ai sauté légèrement sur la route; 
« et je venais chez le jardinier, tremblant 
« que ce retard n'eût détruit toutes mes 
« espérances. » Tandis qu'il me parlait, son 
geste et son regard m'exprimaient sa recon- 
naissance : combien il était heureux d'ap- 
prendre que rien n'était perdu, et que je me 
faisais fort de l'installer à ma place chez 
Guillaume ! Il m'appelait son ami, son cama- 
rade , son frère ; je prenais de plus en plus 
intérêt à lui. J'étais frappé de la conformité 
de nos deslins : il fuyait le séminaire, je 
fuyais le collège ; il avait échappé au vieux 
valet de chambre de son père, j'avais échappé 
au vieux brigadier. Seulement, il me semblait 
que le père de Léon avait été plus actif dans 
ses poursuites que mon oncle Christophe ne 
l'était clans les siennes. 



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8o JACQUES FAUVEL. 

En entrant chez le jardinier , « M. Guil- 
<f laume, lui dis- je, voici les cousins de made- 
« moiselle Victoire. Je vous avais promis hier 
« que vous sauriez au jourd'hui pourquoi je dif- 
« féraisde vous donner votre argent; il nefaut 
a rien vous cacher : ce n'est pas pour moi 
« que vous avait parlé la cousine ; c'était pour 
a mon frère que voilà. Je voulais lui jouer 
i( une espèce de tour. J'entends depuis si 
« long temps répéter que vous êtes un excel- 
a lent jardinier, un bien honnête homme... ; 
a J'espérais, avec un peu d'adresse, décider 
« mon frère à me céder sa place chez vous; 
« mais il ne veut pas : en conséquence, je 
« 1 amène ; et c'est lui qui va vous remettre 
« la somme convenue. » Guillaume me re- 
gardait d'un air malicieux : « Un moment , 
et répondit-il ; je crois que c'est à moi que 
« vous avez voulu jouer un tour. Depuis 
« voire départ , il est arrivé au château un 
« ancien ami du mari de madame de Géras, 
« un homme respectable qui cherche son 
ce fils. — Son fils ! s'écria Léon. — Eh 
« bien! qu'est-ce que cela nous fait? dis je 
« à Guillaume sans me déconcerter. — Mes- 



I" PARTIE. — CHAPITRE IX. 81 

« sieurs les cousins de mademoiselle Vic- 
« toire , reprit-il , vous allez venir avec moi 
« par-devant monsieur le marquis de Chérès; 
« et j'exécuterai ensuite notre marché, s'il 
« n'y met point opposition. » Je vis que Léon 
était fort troublé; pour empêcher qu'il ne fût 
reconnu, je feignis d'éprouver encore plus 
de trouble que lui. a O ciel! dis-je, mon 
« père est au château ! — Ah ! c'est vous 
<( qui êtes le fils, reprit Guillaume. Suivez- 
« moi tout à l'heure près de monsieur votre 
« père. )) Je balbutiai , je pris un air bien 
confus : « Mon pauvre Champagne, dis-je à 
« Léon, ton secours me devient inutile, et 
a lu peux t'en aller ; monsieur Guillaume est 
u un de ces hommes qu'on ne trompe pas. » 
Je me laissai conduire par le jardinier, 
en faisant toutefois assez de résistance pour 
le confirmer dans son erreur, et pour donner 
le temps à Léon de s'enfuir. Guillaume 
était triomphant, a Monsieur le marquis ! 
« monsieur le marquis! cria-t-il du bas de 
« l'escalier, votre fils est retrouvé ;le voilà ! 
« c'est moi qui vous le ramène. — Mon 
« fils! m s'écria M. de Chérès, qui s'était 



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8a JACQUES FAUVEL. 
avance jusqu'à la première pièce; « où est- 
ce il.... ? Dieu ! ce n'est pas lui. » J'entendais 
pour la seconde fois de la journée les mêmes 
mots prononcés à ma vue. « Ce n'est pas 
« lui ! dit Guillaume tout effaré. Ah ! quel 
« quiproquo ! » et il sortit précipitamment. 
Le marquis et moi , nous reslâmes quel- 
ques instans tout étonnés de nous trouver en 
présence. Je me sentis un peu interdit à 
1 aspect de sa noble figure , où je crus 
voir plus d'inquiétude paternelle que de 
courroux, a Et qui êles-vous, monsieur, 
« me dit-il ? Par quel hasard vous amène- 
<( t-on ici sous le nom du fils ingrat dont la 
« conduite me désole? » Je lui répondis 
d'un ton à la fois respectueux et ferme que 
j'étais l'ami , le confident de son fils; que je 
pourrais lui en donner des nouvelles, et même 
le lui rendre s'il daignait compatir à ses pei- 
nes et ne pas désapprouver un amour Le 

marquis m'interrompit brusquement, et com- 
mençait à manifester sa colère , lorsque je 
vis entrer deux dames âgées que je n'eus 
pas de peine à reconnaître pour la mère et la 
tante d'Elise. Mademoiselle Victoire me 



Il 



I" PARTIE. — CHAPITRE IX. 83 
les avait bien dépeintes. La mère avait un 
maintien composé qui décelait une dévote ; 
l'air sémillant de la tante annonçait une 
femme un peu romanesque. 

Ces dames venaient féliciter le marquis, 
croyant qu'il avait retrouvé son fils. Il les 
détrompa , et se répandit en plaintes contre 
son fils et contre moi. Mais à peine eut-il 
parlé de la passion de Léon , et prononcé 
les mots de fol amour , que la bonne 
madame de Géras fut de notre parti. Elle 
se sentait ravie , émerveillée de voir un 
jeune abbé amoureux comme un béros de 
roman. Suivant elle , les enfans étaient 
toujours bie^i inspirés dans leurs incli- 
nations, et les parens avaient toujours tort 
de les contrarier. « C'est ce que je ne cesse 
« de vous répéter, ma sœur, ajoma-t-elle 
« en se tournant vers madame de Blan^y. II 
« est évident que ma petite nièce a une 
« passion dans le cœur; et à votre place, 
a moi , au lieu d'être froide , réservée avec 
« ma fille , je provoquerais sa confiance ; 
« et , pourvu que le jeune bomme ne fût 
« pas indigne d'elle , je la marierais bien 



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84 JACQUES FAUVEL. 

« vite à celui qu'elle aime. — Madame 
« a raison , repris-je vivement ; et le jeune 
« homme aimé de mademoiselle Elise est 
« digne de son choix, par sa naissance, 
« par sa fortune , surtout par l'amour ar- 
« dent qu'il a pour elle. » A ce discours, 
grande surprise ! « Comment connaissez- 
« vous les seniimens de ma fille ? » dit ma- 
dame de Blangy. « Eh ! mais , vous êtes 
« donc le confident de tout le monde?;) dit 
madame de Géras. « Mademoiselle vo- 
« Ire fille, dit le marquis de Chérès , a 
« trop de vertu et de sens pour avoir fait 
« un mauvais choix. Mais mon fripon de 
« fils.... ! Au lieu de s'enfuir, il se serait 
« confié à moi, s'il eût fait un choix hono- 
« rable. De qui s'est-il épris ? de quelque 
« fille de rien ? de quelque coquette ? 
« de quelque aventurière ? — Eh quoi ! 
« madame de Blangy , m'écriai-je , pouvez- 
« vous souffrir qu'on parle ainsi de made- 
« moiselle votre fille ? » Oh ! pour le coup 
la surprise fut au comble. 

Soudain, on entend Guillaume crier en 
dehors : a Le voilà! Ah! cette fois c'est 



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I" PARTIE. — CHAPITRE IX. 85 
« bien lui ! » La porte s'ouvre , et je vois 
Léon entraîné par Guillaume et plusieurs 
valets qui l'avaient saisi près de la grille. 
Bientôt , d'un autre côté , paraît Elise 
amenée par Victoire , qui , jugeant que le 
mystère allait se découvrir, avait été la cher- 
cher pour tout avouer. Elise se jette aux ge- 
noux de sa mère; Léon se précipite aux 
pieds de son père; madame de Géras et 
moi, nous parlons , nous prions. Madame 
de Géras fait sentir au marquis de Chérès 
que mademoiselle de Blangy est d'une nais- 
sance presque égale à la sienne ; que le ma~ 
riage de son fds cadet ne peut faire tort à 
l'aîné, puisque celui-ci est déjà marié et sur 
la route des honneurs. J'essaie de démon- 
trer à la dévole madame de Blangy qu'elle 
ne peut en conscience réprouver une incli- 
nation raisonnable de sa fdle , et qu'il faut 
empêcher M. de Chérès de forcer la voca- 
tion de son fils , qui ne serait jamais un abbé 
très édifiant. Le marquis était trop poli pour 
dire à ces dames qu'il ne trouvait pas leur 
famille assez ancienne; madame de Blangy 
avait trop de civilité pour dire au marquis 



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86 JACQUES FAUVEL. 

qu'elle ne trouvait pas son fils cadet assez 
riche. On s'attendrit , on pleure , on em- 
brasse les jeunes gens, on consent à tout; 
on me comble d'éloges et de remercîmens, 
et je suis fier de mon ouvrage. 

La joie était dans tous les cœurs. Ma cou- 
sine Victoire n'était pas la personne la moins 
satisfaite. Le séjour de la campngne lui con- 
venait peu ; elle ex prima vivement à Léon son 
désir de suivre Elise à Paris. Léon répondit , 
avec prudence, qu'il récompenserait géné- 
reusement les services qu'elle venait de lui 
rendre; mais qu'il avait en vue une autre 
femme de chambre pour madame de Chères. 

Je ne passai que vingt quatre beures au 
château. Léon , Elise , leurs parens me 
firent de vives instances pour me retenir 
plus long temps. Je me trouvais encore trop 
voisin de Clermont. M. de Chérès , s'il m'eût 
connu, aurait sans doute peu goûté mes pro- 
jets d'indépendance ; il aurait voulu me ré- 
concilier avec mon tuteur; ses questions 
m'embarrassaient: je pris congé de mes hôtes, 
en leur disant que j'allais chez un de mes 
oncles qui m'attendait avec impatience. 



I" PARTIE. — CHAPITRE X. 



67 



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CHAPITRE X. 



Voyage à Limoges. 



Je partis à neuf heures du soir pour 
éviter l'excessive chaleur. Mes aventures 
au château de madame de Géras me don- 
naient le désir et l'espérance d'en avoir 
d'autres sur la roule de Limoges; je fus 
trompé dans mon attente. Mais qu'un 
voyage offre de plaisirs ! s'il est stérile en 
événemens, il peut encore être fécond en 
ohscrvations. Je devais mettre de l'intérêt à 
examiner les divers métiers des personnes 
que je rencontrais; car, sans trop me fatiguer 
la tête du soin de l'avenir, je cherchais ce 
cpie je pourrais faire dans la ville où j'allais 
m'arrêter. Quelle fut ma surprise de voir 
que bien des gens ont deux espèces d'in- 
dustrie , l'une honnête et publique, l'autro 
blâmable et secrète! 



88 JACQUES "FAIJVEL. 

Vers onze heures, je passai dans un champ, 
à côté d'un nombreux troupeau. Le berger, 
éveillé par ses chiens , sortit de sa petite 
cabane et s'approcha de moi. Je lui fis quel- 
ques questions : il se plaignait de son mé- 
tier qu'il me dit être ennuyeux , pénible et 
misérable. Deux paysannes parurent sur la 
grande route j aussitôt il me quitta pour 
aller à leur rencontre , et les emmena dans 
un bouquet de bois. A la lueur de la lan- 
terne que portait une de ces femmes, je vis 
le berger agiter une baguette et faire des 
contorsions. Par curiosité, j'attendis son re- 
tour. Il revint près de ses moutons, en comp- 
tant quelques pièces de monnaie , et ne fit 
pas grande difficulté de m'avouer qu'en sa 
qualité de sorcier il venait d'opérer un 
charme qui rendrait fidèle le mari de la plus 
vieille des deux paysannes. Il se plaignait 
un peu moins de son état de sorcier que de 
son état de berger, et ne me cacha pas que, 
s'il gardait celui-ci , c'était afin de pouvoir 
exercer l'autre. 

11 était grand jour lorsque j'entrai dans 
la première maison d'un hameau. Trois v 



H 



I- PARTIE. - CHAPITRE X. 89 

hommes qui partageaient entre eus. des 
pièces de gibier semblèrent assez niécon- 
tens de me voir : cependant j'obtins , pour 
mon argent, du lait, du pain et la per- 
mission de me reposer. Deux de ces 
hommes que j'entendais causer étaient des 
laboureurs; ne trouvant pas leur métier 
assez lucratif, ils y joignaient celui de bra- 
connier; le troisième était un garde de la 
foret, qui, peu satisfait des émolumens de son 
emploi , avait jugé plus avantageux de servir 
de guide aux chasseurs que de les arrêter. 
Ces gens-là disaient , comme le berger , 
qu on a bien de la peine à gagner sa vie. 

Le soir, j'arrivai dans un bourg où il y 
avait une foire. Je m'éloignai promptement 
de la place , où j'aperçus des marionnettes 
et un escamoteur ; une antipathie prononcée 
avait succédé à mon premier enthousiasme. 
Je trouvai à l'auberge plusieurs marchands ; 
tous se plaignaient de la dureté des temps. 
Le vin amena la franchise, et ils se piquè- 
rent d'une étrange vanité. Un marchand de 
toiles se vantait de composer des apprêts 
brillans, et de mesurera son avantage; un 
I. 4* 



■ 

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9 o JACQUES FAUVEL. , 

épicier se disait babile à mêler ses dro- 
gues ; un maquignon était expert à trans- 
former des rosses en chevaux élégans. Un 
porte -balle était le seul qui n'eût rien dit : 
le lendemain , je voyageai avec lui pendant 
quelques heures; il allait , je ne sais où , se 
faire payer d'un mauvais débiteur, et devait 
ensuite partir pour Genève. Je le félicitai 
d'étendre si loin son commerce. 11 se mit 
à sourire , et finit par m'avouer qu'indépen- 
damment de son petit négoce il se permet- 
tait un peu de contrebande. « Hélas ! 
« dit-il , mon premier métier ne rapporte 
« guère; le second est bien périlleux. Que 
« de peines pour donner de l'éducation à sa 
«■ famille ! » 

J'étais très fatigué, et j'éprouvai un sen- 
timent de plaisir lorsqu'à la nuit j'arrivai 
dans une auberge à six lieues de Limoges. 
11 y avait dans la cuisine une grande activité , 
du feu dans tous les fourneaux , et une 
broche chargée de volaille et de gibier 
tournait devant la cheminée : c'était pour un 
abbé commendataire qui allait visiter un 
nouveau bénéfice ajouté à cinq ou six autres. 



I" PARTIE. — CHAPITRE X. 91 

Je demandai un petit souper et une petite 
chambre. L'hôiesse ne pouvait guère se dis- 
penser d'être impertinente pour les gens à 
pied, puisqu'elle avait dans ce moment un 
voyageur en voilure; cependant on finit par 
me servir. En allant me coucher, je vis dans 
la cour une servante jeune , accorte , cpii 
querellait un homme dont l'habil annonçait 
un palefrenier. « J'avertirai madame, disait- 
K elle ; nos pauvres chevaux dépérissent ; 
« vous leur volez les trois quarts de leur 
« nourriture ; on vous a pris pour cire char- 
te relier, et vous vous faiies marchand de 
« paille et d'avoine. — Eh bien! parlez; 
« et je parlerai, répondit-il. Si vous ne fai- 
« siez un autre métier que celui de ser- 
« vante , vous n'auriez pas de si beaux ha- 
« bits. On ne pourra bientôt plus gagner 
« sa vie, ajouta-l-il en retournant à son 
te écurie. — L'insolent ! dit la servante 
« en regagnant la maison : j'irais loin si je 
(( n'avais que mes gages. » 

Je descendis le lendemain assez tard. Le 
valet de chambre du bénéficier était à la 
cuisine , et se disposait à payer la dépense 



1 
l 



92 JACQUES FAUYEL. 

de son maître. Je m'aperçus , à la manière 
dont il voulut qu'on fit le mémoire, qu'il y 
trouverait amplement son compte. « Voilà 
(f un fripon , dis-je à un vieux barbier qui 
« était là. — Que voulez-vous , me répon- 
« dit cet bomme en arrangeant une trousse 
« où il y avait des rasoirs et des lancettes. 
« Pour vivre , il faut sortir de son état. Le 
« valet gagnerait peu, s'il ne faisait le petit 
« intendant; le maître végéterait si, au lieu 
« d'être bon courtisan , il se bornait à dire 
« son office. » Quand je quittai l'auberge , 
l^abbé commendataire montait en voiture, 
soutenu par ses gens qui l'aidaient avec 
d'incroyables efforts. « Quel fatigant métier! 
k dit entre ses dents le valet de chambre , 
« après avoir fermé la portière. » Et je vis au 
fond de la voiture le bénéficier qui , d'un 
air ennuyé, poussait un gros soupir. 

En cheminant , je songeais à tous ces gens 
que j'avais rencontrés. « Tous, ils ont deux 

« industries, me disais-je Faut-il donc 

« suivre leur exemple ? Non; ils sont 

« mécontens, ennuyés . S'ils n'avaient qu'une 
« bonne industrie , ils seraient un peu moins 



V e PARTIE. — CHAPITRE X. g3 
« riches; ils seraient plus gais. Gardons 
« d'abord la gaîté ; l'argent viendra s'il se 
« peut ensuite: » et j'entonnai une chanson 
des montagnes de mon pays. 

Je fus bien surpris d'entendre derrière 
moi le refrain de ma chanson répété à grand 
chœur. Je tourne la tête , et je vois sur 
le haut de la colline crue je descends une 
troupe d'hommes qui marchent vite et sans 
ordre. C'était une de ces caravanes d'Au- 
vergnats qui se répandent dans toute la 
France. Ils m'eurent bientôt rejoint ; ils 
étaient une vingtaine, la plupart dans la force 
de l'âge, quelques-uns déjà vieux, quelques 
autres encore enfans. Jl.es plus forts aidaient 
les plus faibles; tous riaient, chantaient: 
on eût dit une troupe de frères. Leur vue me 
causait autant de plaisir que si j'eusse quitté 
depuis long-temps le lieu de ma naissance. 
Je leur fis quelques questions en patois; ils 
étaient joyeux de rencontrer un homme du 
pays ; ils me répondirent avec cordialité. Ces 
braves gens n'avaient point d'industrie ca- 
chée ; ils allaient partout où l'on voulait em- 
ployer leurs bras; tout travail leur convenait 



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94 JACQUES FAUVEL. 

}>ourvu qu'il fut honnête et leur donnât du 
pain ; ils e'taient pauvres, mais contens. Oh ! 
que je leur sus gré de m'afférmir contre tant 
de misérables exemples , par le tableau de 
leur joie cl de leur probité ! Us marchaient 
beaucoup plus vile que moi; car ma fatigue 
était extrême. Je les regardais s'éloigner; ils 
disparurent dans Je vallon, et j'entendais 
encore leurs chansons avec un attendrisse- 
ment plein de charmes. 
• J'aperçus enfin la ville de Limoges. 
Quand j'y entrai, la nuit était très noire : je 
ne vis pas des décombres qui embarrassaient 
la rue; je me heuriai violemment contre des 
pierres, je tombai et je m'évanouis. 






I"- PARTIE. — CHAPITRE XI. 



95 



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CHAPITRE XL 

Entrée de Fauvel dans un triste lieu. 

Lorsque je commençai à reprendre mes 
sens , à porter autour de moi mes regards , 
je me trouvai dans un lit. Je me soulevai , 
et je vis à la lueur d'une lampe qui éclairait 
une salle assez vaste plusieurs autres lits 
rangés sur une même ligne en face du mien. 
u Ou suis-je? m'écriai-je — A l'Hôtel - 
« Dieu de Limoges , » répondit un infir- 
mier qui sommeillait près de moi. Pauvre 
Fauvel! dis -je en me laissant retomber 
douloureusement. A peine cependant ma 
tête reposait-elle sur l'oreiller , qu'il me 
revint à l'esprit qu'au moment de ma 
chute je pensais à l'embarras de ma 
situation; et, me bâtant toujours de voir 
le beau côté des choses , je me félicitai 



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g6 JACQUES FAITVEL. 

de n'avoir plus à chercher où je pourrais 
coucher. 

Le malin , un grand homme noir s'ar- 
rêta devant mon lit, me prit brusquement 
le bras , me tâta le pouls , et dit en fron- 
çant le sourcil : « Qu'on le saigne ; c'est 
« un homme mort dans dix minutes, si on 
« ne lui tire quatre palettes de sang. » Cet 
arrêt prononce' , le docteur me quitta pour 
continuer sa visite. 

Deux hommes également vêtus de noir 
s'approchent aussitôt ; l'un retrousse la 
manche de son pourpoint , l'autre saisit 
une lancette. « Que prétendez-vous faire? 
« dit l'un. — Saigner ce jeune homme, re'- 
« pondit l'autre. — Vous? ce malade est à 
« moi. — Non , il m'appartient. — Vous 
« êtes mis à la retraite, et je vous remplace. 
« — Je ne quitte que demain. — Je prends 
« aujourd'hui. — J'y suis encore. — Rendez- 
« vous donc justice, bon - homme ; vous 
« n'avez plus la main assez sûre. — La vôtre 
« est encore trop novice, mon petit e'tudiant. 
k — En voilà plus d'un que vous estropiez. — 
« Et votre essai maladroit sur cette pauvre 



I" PARTIE. — CHAPITRE XI. <-,-, 
« femme ! » Armés de leurs lancettes, ils 
ressemblaient à des duellistes qui se me- 
nacent de leurs e'pe'es. L'infirmier, d'un 
air flegmatique, e'tait debout derrière eux, 
tenant d'une main des bandes de linge , et 
de l'autre un plat d'e'tain sur lequel étaient 
quatre palettes. « Eh bien ! dit le jeune 
« chirurgien, expédiez encore celui-là; d'ici 

« à demain je ne me mêle de rien. Ah ! 

« vous me cédez ; je serais bien bon de 
« faire votre ouvrage. Saignez ce malade : 
« tant pis pour lui. — Je ne le saignerai pas. 

k _ Vous ne le saignerez pas ! —Non Ni 

« moi. — Ni moi non plus. » Us disparurent , 
et l'infirmier remporta tranquillement ses 
palettes. A sa visite du soir , le médecin 
me tâta le pouls de nouveau , me regarda 
et s'écria : <c Cette saignée lui a sauvé la 
« vie ! a 

J'eus la fièvre pendant un mois. La 
gaîté que me donnèrent mes observations 
sur les docteurs de l'hôpital corrigeait 
l'effet de leurs drogues, et ne contribua 
pas médiocrement à me rétablir. 

Lorsque je fus moins souffrant , il m 'ar- 
I. 5 






I 









I 



08 JACQUES FAtJVEL. 

riva de penser que je ne resterais pas toujours 
dans celte maison. Parfois l'inquiétude 
était près de m'atleindre. Aussitôt je me 
disais : « Je suis ici pour guérir ; l'insouciance 
« est un puissant remède. Ne songeons qu'au 
(( plaisir d'aller mieux ; c'est un état si 
(( doux que celui d'un convalescent ! » 

Je ne pouvais encore me lever, lorsqu'on 
amena un malade dont l'air souffrant et 
la figure originale me frappèrent. Je re- 
marquai le lendemain qu'on ne lui donnait 
des soins qu'avec une sorte de crainte. 
L'infirmier, après l'avoir servi, semblait fuir 
plutôt que s'éloigner ; les convalescens qui 
se promenaient dans la salle décrivaient 
un demi-cercle pour ne pas approcher 
de son lit. J'en conclus que cet homme 
avait une maladie contagieuse : je fis des 
questions; les réponses me détrompèrent... 
C'était un protestant. 

Je me gardai de dire que j'avais la même 
religion que lui; mais je fus indigné contre 
ceux qui montraient si peu d'humanité , 
et je sentais un tendre intérêt pour le 
pauvre délaissé. 



IMPARTIE. — CHAPITRE XI. 99 

Ce protestant , homme d'une trentaine 
d'années, était un horloger nommé Roland. 
Comme il arrive à la plupart des ouvriers 
son travail lui suffisait quand il se portait 
bien ; malade, il n'avait de ressource que 
l'hôpital. Dès que je pus me lever, j'allai 
vers lui. Une fluxion de poitrine lui per- 
mettait à peine de parler ; je m'établis à 
son chevet , je le quittais le moins qu'il 
m'était possihle , je le veillais une partie de 
la nuit, et je lui rendais avec empresse- 
ment tous les petits services qui dépendaient 
de moi. Ses regards m'exprimaient sa recon- 
naissance. Bientôt nous pûmes causer ; poul- 
ie distraire , je lui racontai mes aventures. 
Il parut se plaire à m'entend re ; et, quand 
j'eus fini , il me serra la main en me disant : 
« Vous êtes insouciant pour vous , mais 
« vous ne l'êtes pas pour les autres. » 

Tout à coup il se recueillit, ses yeux s'ani- 
mèrent : (( M. Fauvel, me dit-il, vous n'avez 
a point affaire à un ingrat. Je vous prêterai 
« tout l'argent qui pourra vous êlre utile : 
« à la vérité, je n'ai pas un sou ; mais sachez 
« quel projet je roule dans ma tête. On 



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,oo JACQUES FAUVEL. 

« vous a dit sans doule que je suis un très 
« habile horloger : cela est vrai ; mais on 
« ne me connaît pas. Je suis horloger-méca- 
« nicien ; disons mieux , mécanicien tout 
« court. Je sens en moi l'étoffe, sinon d'un 
<f grand homme , au moins d'un homme 
«de génie. J'ai fait, en mécanique , une 
« découverte précieuse , féconde , admi- 
« rable. C'est de là que vient ma maladie. 
« Oui, monsieur; pendant dix jours, point 
(( d'appétit; pendant dix nuits, point de som- 
« meil : enfin , dans une longue soirée 
<( passée tout entière en plein air, j'ai touché 
« le but et gagné une fluxion de poitrine. 
« Heureuse circonstance ! Au milieu du 
« transport au cerveau qui m'a tenu pen- 
<c dant deux jours , il m'est venu des idées 
« lumineuses ; ces idées complètent mon 
« système. Qu'il me tarde maintenant de 
(t euérir ! Tout concourt à mon succès. 
« M. Botlel , élève du père Maignan l'un 
« des premiers mathématiciens de la France, 
« se trouve en ce moment à Limoges ; je 
« lui présente un mémoire ; il l'approuve , et 
e< je publie ma découverte. Que d honneurs, 



loi 



I" PARTIE. - CHAPITRE XI. 
« de récompenses on va me prodiguer ! 
« C'est peist-être une faiblesse de ma part; 
« mais d'avance j'en suis flatté, et quel plaisir 
« de pouvoir vous obliger à mon tour ! » 
Je me bornai à remercier avec cordia- 
lité ce galant homme qui me parut un peu 
fou. Après l'avoir quitté , je pensais à l'é- 
trange discours que je venais d'entendre. 
Je savais que Roland était un horloger très 
distingué ; ses espérances pouvaient donc 
n'être pas chimériques ; cependant , j'étais 
loin de les partager entièrement. D'ailleurs , 
il m'eût répugné de voir dans un emprunt ma 
seule ressource. J'avais toujours eu le projet 
de me faire un éiat , de me créer une exi- 
stence par mon travail. « Eh ! me dis- je , 
« c'est un fort bel état que celui d'horloger ', 
« Roland serait un excellent maître, je serais 
« un bon élève : mou parti est pris, je me 
( ( fais horloger. En peu do mois je deviens 
« un habile ouvrier; ma bourse se grossit ; 
« je pars, j'arrive chez mon oncle le pasteur 
« qui me reçoit à merveille, et me félicite 
« d'avoir su me suffire à moi-même. » 
Je confiai à Roland mon désir d'ap- 






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102 JACQUES FAUVEL. 

prendre son élat. Cette ide'e excita son 
enthousiasme ; il pleura de joie en m'ap- 
pelant son cher élève, et en m'assurant qu'il 
avait bien deviné que j'avais le goût des 
belles choses. Ce fut par hasard que je lui 
demandai combien il me faudrait de temps 
pour être un peu instruit, et pouvoir gagner 
quelque argent. «Oh! me répondit-il, 
« ne parlez pas de cela; vous allez apprendre 
« un art qu'il faut étudier toute la vie , et 
(f trois ans au moins vous seront nécessaires 
« avant que vous puissiez vivre de votre 
(f travail. » A ces mots accablans , je vis 
s'évanouir toutes mes espérances. 

Dans le même moment , l'infirmier vint 
m'annoncer que mon lit était donné , et 
que le soir même je devais sortir de l'hôpital. 
Il y avait de quoi se désespérer. « Ah ! dit 
(f Roland avec un soupir , on vous renvoie 
« parce que vous m'avez rendu service. 
« — Bonne nouvelle ; au contraire ! lui ré- 
« pondis - je. Je me trouvais encore un 
« peu faible; mais, puisque la faculté déclare 
« que je ne suis plus malade , il est évident 
(f que je me porte bien. — Jeune homme , 



I- PARTIE. — CHAPITRE XI. H& 
n repnl-il d'un air grave,, songeons à vos 
« affaires. J'ai deux petites chambres ; rien 
« n'empêche que vous n'occupiez l'une des 
« deux. Je vous donnerai un billet pour 
« mon propriétaire ; c'est lui qui me fournit 
« mes repas , il vous fournira les vôtres. 
« Je compterai avec lui quand je pourrai; 
« et , quand vous pourrez , vous compterez 
« avec moi. » Je fus profondément touché. 
Dans ma situation , je ne pouvais refuser ces 
offres généreuses ; je les acceptai avec la 
même franchise qu'elles m'étaient faites , 
et je me promis de ne pas en abuser. 

Au moment de mon départ , Roland 
me remit la lettre qu'il avait écrite. « Vous 
<( voyez par l'adresse , me dit - il , que 
« M. Desbarres, mon propriétaire , est un 
« pâtissier. Voilà le monde , mon cher 
« M. Fauvel ; le pâtissier a une belle maison, 
« et le mécanicien est à l'hôpital. On est 
(( bien dédommagé par le sentiment de sa 
« supériorité. Au surplus , je ne me prévaux 
( ( jamais de la mienne avec mon proprié- 
« taire : imitez-moi ; beaucoup de politesse 
« quand vous parlerez à cet homme-là , 



I 






I 



'<4 . JACQUES FAUVEL. 

« point de familiarité. La société des artistes 
« est la seule qui puisse convenir à mon 
« élève. » J'embrassai Roland , et je m'ache- 
minai vers la maison du pâtissier. 



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IMPARTIE. — CHAPITRE XII. io5 



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CHAPITRE XII. 



Fauvel apprenti. 



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Le lendemain j'étais de bonne heure à la 
porte de l'hôpital. On fit beaucoup de diffi- 
cultés pour me laisser entrer,- enfin je par- 
vins jusqu'à Roland ; je le remerciai de l'a- 
sile qu'd m'avait donné. 11 m'entendit avec 
plaisir vanter son petit logement, et surtout 
les ingénieux outils de mécanique et d'hor- 
logerie qui le décoraient. Il s'empressa de 
me demander comment j'avais été reçu de 
M. Desbarres. « A merveille ; vous m'avez 
« porté bonheur. J'ai trouvé dans la bouti- 
« que son petit garçon : en plaisantant , 
« j'ai voulu savoir s'il faisait déjà bien les 
« tartelettes. — J'espère que mon fils n'en 
« fera jamais, a répondu le père ; il apprend 
« le latin. Malheureusement, son répétiteur 



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106 JACQUES FAUVEL. 

« vient d'être nommé vicaire , et ne peut 
« plus lui donner de leçons. — Je me suis 
« offert aussitôt pour remplacer le vicaire; 
« M. Desbarres accepte , et voilà déjà une 
« première ressource dont je vous suis re- 
« devable. » Pendant que je racontais 
joyeusement ma bonne fortune à Roland , je 
voyais sa figure se rembrunir. « Ab ! quelle 
« ressource ! nie dit-il avec un geste dédai- 
« gneux : un jeune homme destiné à de- 
ce venir artiste est- il fait pour montrer le 
« rudiment ? Je sais que ce pâtissier rougit 
« de son métier , et il n'a pas tort; mais que 
a croyez- vous qu'il veuille faire de son fils? 
« Un procureur. Quelle pitié ! Laissez, lais- 
« sez toutes ces âmes étroites s'agiter, mon- 
te ter ou descendre dans leur épaisse atmo- 
« sphère. Livrez-vous tout entier à ma noble 
« carrière, et ne vous mêlez pas d'enseigner 
« des fadaises. » 11 me fallut de grands ef- 
forts pour lui démontrer que ma situation 
et ma délicatesse me faisaient une loi de 
chercher de prompts secours, et de ne pas 
dédaigner ceux qui venaient s'offrir. « Vous 
« le voulez, me dit il enfin avec un sou- 



I» PARTIE. — CHAPITRE XII. 1 07 
ce pir, montrez le latin au fils du pâtissier; j'y 
« consens , mais c'est une faiblesse de ma 
a part. » Celle dernière phrase revenait 
souvent, bien ou mal, dans les discours de 
Roland. 

Je n'avais osé lui avouer que son état ne 
pouvait me convenir, puisqu'il fallait, pour 
l'exercer , un long apprentissage. Mes leçons 
au pelil Desbarres étaient loin de me suffire ; 
et je cherchais quelle profession, quel métier 
me donnerait promptement les moyens de 
vivre sans êlreàchargeà personne. En me pro- 
menant dans les rues de Limoges , je regar- 
dais les enseignes et les boutiques. Je voyais 
le serrurier soufflant sa forge, le menuisier 
poussant son rabot, le tapissier clouant des 
étoffes , l'orfèvre façonnant l'or et l'argent : 
je calculais quelous ces métiers demandaient 
du temps , beaucoup de temps. Sans me 
décourager, je pensai aux bons Auvergnats 
que j'avais rencontrés. « Eli bien ! me dis-je, 
ce s'il le faut , je les imiterai ; je ne suis point 
« effrayé de leurs travaux pénibles mais 

ce honnêtes » J'en étais là, lorsque je 

lus sur une grande porte : Imprimerie de 



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108 JACQUES FAUVEL. 

Vévéché et de la ville. Ce fut un trait de 
lumière. Le père de mon ami Félix Duclos 
nous avait fait voir une imprimerie à Cler- 
mont; il me sembla que ce serait un jeu 
pour moi d'apprendre le métier de composi- 
teur. A l'instant me voilà décidé. Quand 
on n'a pas de protecteur, il faut savoir se 
présemer soi-même, et je levais le marteau 
pour frapper à la porte de l'imprimeur. 
Je fus arrêté par l'idée que j'allais affliger 

Roland « Tout retard prolonge mon em- 

« barras, n'importe ; je dois à l'amitié que ce 
« brave homme me témoigne de le prépa- 
« rer au chagrin qu'il ressentira en appre- 
« nant que je renonce à devenir son élève. » 
11 me fut impossible de revoir Roland pen- 
dant une semaine qu'il passa encore à l'hô- 
pital. Malgré mes vives instances , on refusa 
impitoyablement de me laisser entrer. Quelle 
joie nous éprouvâmes quand il revint chez 
lui! Après nos premiers transports d'ami- 
tié , je cherchais comment je pourrais m'y 
prendre pour lui confier monnouveau projet, 
lorsqu'il me dit : «M. Fauvel, avant de son- 
ce ger à vous donner les premières leçons de 



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IMPARTIE. — CHAPITRE XII. 109 
« mon art, il faut rédiger le mémoire expli- 
« catif de ma grande découverte. J'ai compté 
(( sur vous, mettez-vous là et écrivez. » Ce 
travail nous occupa trois jours du matin au 
soir. Nous étions enchantés l'un de l'autre; 
je trouvais du génie dans sa découverte, il 
trouvait de l'esprit dans ma rédaction. Je 
commençais à me persuader qu'd allait faire 
une immense fortune, et le brave homme 
s'obstinait à vouloir la partager avec moi. 

Le grand jour est arrivé. Roland, son 
mémoire à la main , aussi paré que le permet 
sa situation présente, se dispose à se rendre 
près de l'élève du pèreMaignan. Il est triom- 
phant : l'orgueil se mêle à la joie dans ses 
regards ; mais cet orgueil est celui qu'on 
aime à voir dans un homme de talent. 
« Mon ami, me dit -il en m'embrassant , 
« voici le plus beau jour de ma vie : 
« et c'est à l'hôpital que j'ai achevé une 
« telle découverte! Si je réussis , je jure 
« d'en fonder un magnifique pour mes 
« confrères. » 

Il part ; mes vœux le suivent. Quatre 
heures se passent ; il revient désespéré. 









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no JACQUES FAUYEL. 

« Tout est perdu , dit-il en se jetant sur son 
« lit, car nous n'avions pas de fauteuil; je 
« suis ruiné ! — Eh quoi ! M. Bollel vous 
ce aurait - il mal reçu ? — Il ni'a reçu à 
ce merveille , avec tous les égards qu'on 
« doit à un artiste. — N'aurait-il pas com- 
te pris...? — Il a très bien compris; et par 
« parenthèse , il a été ravi de la rédaction ; 
ce ce n'est pas de vous que j'ai à me plaindre. 
« Hélas ! Je ne me plains de personne : 
« pardonnez-moi si j'en pleure ; c'est une 
« faiblesse de ma part ; mais comment ré- 
a sister à un pareil coup? — Aurait-il trouvé 
« la découverte peu importante? — Peu 
« importante ! il est en admiration devant 
ce elle. — Eh bien ! le succès de votre inven- 
« tion est assuré. — Eh ! mon ami , un 
<f homme de talent, Archimède, est venu 
<( deux mille ans avant moi pour m'en ôter 
c( la gloire. — Archimède ! — Oui , mon 
ce cher FauveL Craignant de passer pour un 
ce vil plagiaire , j'ai protesté de ma bonne 
ce foi. M. Bottel y a cru, il a paru y croire; il 
« a eu la bonté de me dire qu'il était très 
ce flatteur pour moi de m'être rencontré avec 



■ 



I" PARTIE. — CHAPITRE XII. tti 
« A rchimède ; mais ma découverte est con- 
« nue depuis le siège de Syracuse. » 

Je partageai l'affliction de Roland. Dans 
sa douleur, il déclara que de huit jours il ne 
serait en état de me donner une leçon. Ce 
n'était pas là ce qui m'inquiétait. J'essayai de 
le consoler ; je lui rappelai qu'on doit ou- 
blier un malheur sans remède ; puis , je 
cherchai à lui faire entendre que cet évé- 
nement ne serait pas fâcheux pour lui , s'il 
voulait en profiter, et ne plus négliger des 
travaux dont les résultats peu hrillans sont 
du moins certains. Roland courroucé me 
demanda si je pensais qu'il fût un homme 
sans génie. Il jura qu'il arriverait à des dé- 
couvertes dont tous les mécaniciens, y com- 
pris Archimède , n'avaient jamais approché. 
En vain je voulus l'apaiser par mes éloges : 
il s'irritait de plus en plus , et me quitta en 
m'adressant quelques mots assez vifs sur ce 
qu'il appelait mes idées vulgaires. 

Après une nuit agitée , il revint à moi : 
cet enthousiaste était le plus doux des hom- 
mes. Il montra d'abord un peu d'embarras ; 
ensuite il me dit qu'il ne concevait pas mon 






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lia JACQUES FAIIVEIÎ. 

ascendant sur lui. « Puisque vous le voulez , 
« ajouta-t-il , je maîtriserai pour un temps 
m ma fougue d'invention; et je vais me 
« livrer à ces misérables travaux qui doivent 
« assurer mon existence , avant de me con- 
« sacrer à ceux qui certainement un jour 
« assureront ma gloire. » Je fus enchanté 
de le trouver si raisonnable, et, saisissant 
l'occasion , je lui dis qu'il serait bien mal 
à moi de ne pas imiter sa sagesse ; je me 
hasardai à lui faire confidence du projet 
qui m'empêcherait de prendre son état. 
Cette fois , ce ne fut pas de l'emportement 
que montra Roland ; ce fut de la douleur. 
Cependant il se calma par degrés ; il recon- 
nut que je n'étais pas dans une position à 
faire un long apprentissage. « Allons , me 
« dit-il , l'imprimerie est au - dessous de la 
« mécanique ; mais , parmi les belles cho- 
« ses , les lettres peuvent avoir un rang 
« après les sciences. » 

L'honnête Roland me menalui-même chez 
l'imprimeur, dont il était fort estimé. Grâce 
à sa recommandation , il fut convenu que , 
pendant six mois , j'apprendrais mon métier, 



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I« PARTIE. - CHAPITRE XII. n3 
et que , pendant six aulres mois, je donnerais 
mon temps et mon travail. Je continuai de 
vivre chez Roland , moyennant une pension 
que je devais acquitter quand je gagnerais 
de l'argent. 

Cette année de gêne et de privation 
n'a pas été la moins heureuse de ma vie. 
A. chaque pas je rencontrais des gens 
[dus riches que moi ; je ne portais envie à 
personne. « Je serais trop pauvre , me di- 
« sais-jc , si je convoitais tout ce qui nie 
« manque ! » 

Mon apprentissage fini , avec quelle 
joyeuse fierté je reçus mon premier salaire ! 
J'avais deux projets; je voulais d'abord payer 
mes dettes , et ensuite amasser une soran« 
suffisante , non-seulement pour aller chez 
mon oncle le pasteur , mais encore pour ne 
pas me présenter à lui dans la situation d'un 
homme qui sollicite des bien fans. Je travail- 
lais avec ardeur : le petit Desbarres était 
entré en pension au collège , mais j avais 
quelques aulres obscurs écoliers. Tous mes 
momens étaient employés; cependant , mal- 
gré mon zèle, malgré mon économie, j« 
I. 5* 



■ 






■ 



n£ JACQUES FAUVEL. 

voyais de bien peu diminuer mes délies ; et 
je n'apercevais que dans un avenir fort 
éloigné l'accomplissement de mes projets. 

Un jour , M. Bodin, apothicaire de Limo- 
ges, vint apporter à l'imprimerie un faclum 
qu'il voulait publier dans un procès assez 
singulier. Madame Perelle, coquette de cin- 
quante ans , désirant perpétuer ses charmes, 
s'était adressée en secret à M. Bodin , qui 
avait promis de lui préparer un cosmétique 
infaillible pour ranimer l'éclat et la fraîcheur 
de son teint. Il y avait eu, disail-on, un qui- 
proquo ; le cosmétique était allé à un ma- 
lade , et un fébrifuge avait été porté à la co- 
quette. On prétend que le malade guérit : ce 
qui n'est pas douteux, c'est que le teint de 
madame Perelle prit une couleur beaucoup 
plus foncée. Le mari, fort étonné à l'aspect 
de sa femme , parvint à savoir la cause de 
l'accident , et le vieil avare crut y voir 
matière à un excellent procès en dommages 
et intérêts contrel'apolhicaire. Celui-ci indi- 
gné résolut de faire une belle défense. Il 
avait parsemé le mémoire qu'il nous appor- 
tait de passages traduits du latin, et de 



ti5 



1« PARTIE. — CHAPITRE XII. 
phrases latines de sa composition. Je m'aper- 
çus qu'il lui échappait de nombreux contre- 
sens quand il traduisait , et de nombreux bar- 
barismes quand il composait. Je l'en avertis ; 
il me repondit avec hauteur qu'il ne faisait 
pas plus de quiproquo dans ses produc- 
tions littéraires que dans ses préparations 
pharmaceutiques. Je n'insistai point. Dès 
que le mémoire parut, les beaux esprits de 
Limoges , fatigués de s'égayer aux dépens 
des charmes de la coquette, tournèrent leurs 
plaisanteries contre l'érudition de l'apothi- 
caire. Un jugement mit les parties hors de 
cour. M. Bodin fut très affecté de la sen- 
tence, mais bien moins encore que des bro- 
cards et des chansons qui le poursuivaient. Il 
vint me trouver, me cajola; nous fîmes la 
paix, et il me confia que, pour imposer silence 
aux rieurs, il méditait de traduire un poème 
sur les cosmétiques, écrit en latin par un jé- 
suite. Je l'approuvai; alors il me dit que les 
travaux de son laboratoire ne lui laissant pas 
un instant, si je voulais faire celte traduction, 
à laquelle il mettrait son nom, il me comp- 
terait pour ma peiae et pour le secret une 



■ 

I 



n6 JACQUES FAUYEL. 

somme de deux cenls livres. C'était de quoi 

payer mes dettes : j'acceptai. Ma traduction 

fut rapidement terminée, imprimée, publiée. 

On lui donna quelques éloges, et M. Bodin 

les reçut en homme persuadé qu'il était 

l'auteur, 

J'acquittai mes dettes. Ainsi, pendant 
deux ans, un travail opiniâtre m'avait à peine 
produit de quoi vivre; et me voilà hors d'em- 
barras, parce qu'il y a eu à Limoges un qui- 
proquo d'apothicaire ! 






I e PARTIE. — CHAPITRE XIII. 117 






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CHAPITRE XIIL 



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Changement de vie. 



u Respirons ! si je n'ai pas un sou dans 
(( nia poche, du moins ne dois-je rien à 
« personne , et je puis m'occuper de mon 
« second projet. » 

Trois mois s'écoulèrent.ll faut bienlavouer, 
je ne me sentais pas, pour amasser l'argent 
de mon voyage, toute l'ardeur dont j'avais 
été animé quand il s'agissait de parvenir à 
payer mes dettes. Je résistai cependant à une 
invitation agréable. Roland allait passer 
quinze jours dans un village près de Limo- 
ges , pour assister au mariage d'une de ses 
nièces. Il me proposa de l'accompagner : je 
craignis que mon absence ne fût trop longue, 
et je refusai. Roland, qui d'abord me pressait, 
finit par m'approuver en louant ma sagesse. 
Le jour même de son départ, il me vint à 



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■ 









I 



,,8 JACQUES FAUYEL. 

l'idée de medédomraager,en faisant une partie 
de plaisir qui ne me dérangerait nullement de 
mon travail. J'avais déjà quelques épargnes 
dans la bourse du voyage; elles étaient bien 
à moi, et je pouvais, sans inconvénient, en 
distraire quelque cbose pour m'amuser une 
soirée. Plusieurs fois, à l'imprimerie, on m'a- 
vait plaisanté sur mon économie : j'invitai à 
souper deux compagnons imprimeurs et un 
commis libraire , notre voisin , avec qui nous 
avions des relations fréquentes. M. Desbarres 
montra son savoir-faire, etl'on fut très-content 
du repas. Les convives étaient en élat de 
l'apprécier : les deux compagnons avaient 
fait leur tour de France ; le commis libraire 
avait été cinq mois clerc de procureur à Pa- 
ris. La bonne cbère et la gaîté nous firent 
veiller fort tard. Toucbés de mes bons procé- 
dés, mes camarades m'engagèrent à dîner 
pour un jour de fête qui se trouvait dans la 
semaine. 

En sortant , le commis libraire me prit-à 
part et me dit qu'il viendrait me chercber le 
lendemain pour me mener à la comédie, et 
que nous pourrions le soir faire une partie 



I 



I» PARTIE. — CHAPITRE XIII. 119 
délicieuse. La proposition m'enchanta : il 
était arrivé à Limoges des comédiens ambu- 
lans qu'on vantait beaucoup et que je n'avais 
pas encore vus. Avec quelle impatience 
j'attendis l'heure du spectacle! On donnait 
le Ciel de M. Corneille; je fus dans le ravis- 
sement. Après la pièce je demandai au com- 
mis quelle était cette partie de plaisir qu'il 
avait projetée pour le soir. Il me mena dans 
les coulisses; je le suivais, non sans quelque 
embarras de me trouver en si belle compa- 
gnie. Il m'étonna par son aisance , sa har- 
diesse; il parlait avec familiarité aux per- 
sonnes que je saluais avec respect , et deux 
actrices acceptèrent de venir souper avec 
nous dans la meilleure auberge de la ville. 
Je me sentais fort timide en pareille société ; 
mais je pensais que, si je l'eusse été moins, la 
soirée m'eût fort amusé, et que je ne devais 
m en prendre qu'à moi seul si je n'étais pas 
plus à mon aise. Les deux dames , qui, pen- 
dant le spectacle , m'avaient fait pleurer , 
étaient au souper d'une gaîté folle. L'une, 
jeune et assez jolie , avait joué le rôle de 
Chimène ; l'autre, déjà d'un certain âge, 



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I 



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lao JACQUES FAUVEE. 

avait joué l'infante. Le commis faisait la cour 
à la jeune ; la vieille me faisait la cour. Notre 
partie se prolongea fort avant clans la nuit ; 
il était grand jour quand je rentrai. 

Je me couchai tout habillé ; je dormis 
long-temps. Quand je me réveillai, il était 
bien tard pour me mettre à l'ouvrage; j'avais 
la tête lourde , j'étais mécontent de moi : je 
me promis de reprendre ma vie régulière, 
et le jour suivant j'étais de très bonne heure à 
l'imprimerie. En y entrant, je ne sais quelle 
sensation j'éprouvai ; ruais, pour la première 
fois , je portai de la nonchalance dans mon 
travail. Je songeais involontairement que 
ceux qui peuvent s'amuser tous les jours sont 
bien heureux : je chassais ces idées; elles re- 
venaient malgré moi. J'étais dans une mau- 
vaise disposition d'esprit ; et, pour m'cgaycr, 
je finis par penser au dîner qu'on devait me 
donner le lendemain. Ce repas fut bien plus 
beau que le mien : les convives étaient plus 
nombreux ; le vin et les chansons rendiren t 
la joie bruyante. On ne se sépara qu'à regret, 
et en se promettant de se réunir souvent. 
Deux jours après , je vis entrer M. Des- 



IMPARTIE. — CHAPITRE XIII. ïit 
barres, un mémoire à la main et récla- 
mant le prix de ma dépense. Je fus étonné, 
très étonné; je lui dis que j'avais été son 
débiteur d'une bien plus forte somme, et que 
jamais il ne m'avait rien demandé, a Cela 
«est vrai, me répondit-il gravement; mais 
« alors je vous voyais travailler , et je n'étais 
« pas inquiet.» Je restai un moment interdit: 
bientôt , piqué de son procédé , je lui dis 
avec fierté que le soir même il aurait son 
argent. 

Pour tenir ma parole , il fallait emprun- 
ter. A qui m'adresser? à mon ami le commis 
libraire. J'allais chez lui, quand je le rencon- 
trai. Pour le bien disposer, je lui offris une 
petite collation dans une modeste auberge 
du faubourg : il y avait plaisir à l'inviter ; il 
acceptait avec une vivacité vraiment satis- 
faisante. Il me témoignait une amitié qui 
m'encourageait ; et , après avoir bu d'un très 
joli vin blanc, nous arrivions gaîment à la 
fin de la collation , lorsqu'il me dit : a Mon 
« cher Fauvel, j'allais à votre imprimerie 
(f pour vous demander un service. — Parlez. 
« — J ai besoin d'un louis, prèlez-le-moi. — 
I. 6 



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I 



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122 JACQUES FAUVEL. 

a Voilà qui est singulier.... J'allais à votre 
« boutique pour vous emprunter précise- 
ce ment la même somme. » Nous nous regar- 
dâmes avec surprise : il prétendit que j'usais 
d'une défaite ; je protestai que je disais 
l'exacte vérité ; il se fâcha, je me fâchai , et il 
sortit fort en colère. 

Pendant notre entretien , un sergent d'in- 
fanterie et deux soldats s'étaient placés à une 
table voisine de la nôtre. Lorsque le com- 
mis libraire m'eut quitté, j'entendis le sergent 
dire à ses camarades : Ecoutez le récit de 
ï action mémorable qui m'a valu mon 
gracie à la fameuse bataille de Rocroi. 
Il partit de là pour faire une pompeuse narra- 
tion. Cet homme parlait avec une extrême fa- 
cilité ; ses expressions étaient en général bien 
choisies; quelques traits d'une éloquence mâle 
me frappèrent dans son discours. 11 avait re- 
marqué que je l'écoutais, et il s'adressait 
presque autant à moi qu'à ses camarades ; si 
bien qu'après son récit je ne pus me dispenser 
de lui faire mon compliment. Nous entrâmes 
en conversation. 11 m'offrit de la liqueur; je 
remerciai," il insista : il eut l'air de croire 



IMPARTIE. — CHAPITRE XIII. £ a 3 
que je refusais par dédain ; ne voulant pas 
le mortifier, je cédai. Cette liqueur était 
très forte. Je sentis qu'elle troublait mes 
idées; et précisément pour prouver que j'a- 
vais toute ma tête, j'acceptai sans façon le 
second verre. Ces militaires , tout en conti • 
nuant de me verser à boire, m'interrogeaient 
sur l'état de mes finances. Je répondis qu'il 
était brillant, mais que j'étais forcé de pren- 
dre congé d'eux pour aller faire un petit 
emprunt. J'essayai de me lever. « Restez 
« donc, » dit le sergent en me faisant retom- 
ber sur mon siège. « Qu'est-ce que la baga- 
« telle que vous pouvez devoir ? Je suis ricbe ; 
« j'ai fait la guerre en Espagne, en Allema- 
« gne et en Flandre; je puis vous obliger, et 
« ne vous demande qu'un simple billet. » 11 
étala de l'argent sur la table, me présenta 
un papier ; je signai , je balbutiai des remer- 
cîmens. Je ne vis plus rien de ce qui se pas- 
sait autour de moi; et le lendemain, quand 
on me réveilla , je me trouvai dans une 
chambre que je ne connaissais point. 



124 



JACQUES FAUVEL. 



V«rtVW\AMVVVVVVVVVVVVV«»*VVWA^«lVVVVVV(VM,V\VVVVVV»VVVVVVVV«VVVVVVV\VVV 



CHAPITRE XIV. 






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Départ de Limoges: 

« Debout, camarade; partons » Tels 

furent les premiers mots que j'entendis après 
qu'on m'eut réveillé en me poussant avec 
rudesse. Je regardai : je vis un des soldats 
qui la veille étaient avec le sergent. « Com- 
te ment? lui dis-je , partons ! » Je me frottais 
les yeux , je cherchais à recueillir mes 
idées. — « Eh! oui, vous êtes engagé, et 
« dans une heure nous nous mettrons en 
« route. — Engagé ! moi ! — Vous-même. 
« N'avez-vous pas signé ? — Signé...? » 

Mes souvenirs revenaient par degrés 

Tout à coup je sentis de l'argent dans ma 
poche. « Ah ! traître , » m'écriai - je en 
jetant les écus à la tête du soldat. Il avan- 
çait la main pour me saisir 5 je lui lançai 



I e PARTIE. — CHAPITRE XIV. ia5 
un coup de poing qui le renversa contre une 
table derrière laquelle il alla culbuter. Je le 
crus au moins estropié; mais il se releva 
avec une vivacité extraordinaire , courut les- 
tement à la porte de la chambre en criant de 
toutes ses forces : « Sergent, sergent , à mon 
te secours ! » Il disparut et m'enferma. 

La figure du soldat culbutant par-dessus 
la table me parut si grotesque qu'il aurait 
pu entendre mes éclats de rire, si la frayeur 
ne l'en eût empêché. En regardant à la fenêtre, 
je reconnus que je n'étais pas sorti de l'au- 
berge ; il fallait qu'on m'eût transporté tout 
endormi dans la chambre où je venais de me 
réveiller. Je réfléchis à ma position; il était 
clair qu'on m'avait indignement trompé , et 
que j'étais engagé. Aussitôt je me souvins 
que sept ou huit mois auparavant, le fils 
d'un voisin de Roland avait été racolé à 
peu près de la même manière , et que toutes 
les protections du père n'avaient pu le dis- 
penser de rejoindre. Or, j'étais sans protec- 
tion; je devais donc être bien certain qu'il 
fallait me résoudre à partir ; mais il me res- 
tait une ressource. Je n'en étais pas à ma 



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126 JACQUES FAUVEL. 

première évasion ; et je pensai que le recru- 
teur serait bien habile s'il parvenait à me 
conduire au régiment. 

Le sergent arriva suivi de ses deux com- 
pagnons, k Qu'est-ce, me dit-il avec cour- 
« roux ? _ Rien du tout , répondis - je : 
« cet homme a manqué de politesse avec 
<c moi; il n'a pas de grade, et je l'ai cor- 
k ngé. Mais quoique je ne sois soldat que 
« depuis hier, je connais la subordination: 
« vous n'avez qu'à parler, vous, mon ser- 
« gent. Je lui ai jeté mon argent à la figure; 
u je le ramasse, et je me flatte qu'en route 
« vous me permettrez de vous régaler quel- 
« quefois. » Le sergent trouva que je rai- 
sonnais juste, que je m'étais bien conduit; le 
soldat voulutse défendre, illuiimposasilcnce. 

On juge facilement qu'après ce qui m'était 
arrivé , je ne me souciais pas de revoir 
les personnes que je connaissais à Limoges. 
Je donnai une lettre pour M. Desbarres à 
la servante de l'auberge , en lui défendant 
de dire où j'étais. Je demandais une partie 
de mon linge, et j'abandonnais à mon pro- 
priétaire le reste de mes effets, qui, très cer- 



I" PARTIE. — CHAPITRE XIV. 127 
Vainement, valaient plus que sa créance sur 
moi. Projetant une nouvelle évasion , je me 
serais fait scrupule de loucher à la somme 
qui se trouvait si singulièrement dans me* 
mains, et que je ne voulais pas garder. 

Je partis avec le sergent, lesdeux soldats et 
trois jeunes enrôlés , l'un gai , l'autre triste , 
le troisième ni triste ni gai. Tous ces gens- 
là parlaient peu ; quand ils parlaient , ils 
m'ennuyaient ; j'imaginai de les faire chan- 
ter. Je donnai l'exemple ; il fallut que cha- 
cun m'imitât, cl nous chantions à pleine 
voix en arrivant à la première couchée. 

«Or ça , dis-je à part moi , il s'agit de m é- 
u chapper.» J'entrevoyais divers moyens, et 
si j'hésitais sur le choix, c'est que je voulais en 
partant jouer quelque bon tour au recruteur. 
Je souriais à une idée qui me semblait assez in- 
génieuse, quand je vins à songer que celte éva- 
sion serait d'un genre plus grave que les pré- 
cédentes. « Pourquoi donc ? On m'a fait 
« soldat par force, je puis cesser de l'être par 
« adresse. Oui , mais ma fuite n'en serait pas 
« moins appelée une désertion : une déser- 
« lion est un délit ; il faut être homme d'hon- 



1 



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128 JACQUES FAUVEL. 

u neu r Si je ne m'étais pas dérangé, 

« je ne serais pas tombé dans les mains de 
u ces militaires : donc, c'est ma faute, et 

« j'en dois porter la peine La peine! » 

répétai -je après quelques momens de 
réflexion ; « est-elle si dure? J'ai déjà ap- 
te pris un métier ; il n'y a pas de mal d'en 
« apprendre un autre. Puis, j'aime les 
« voyages, je vais voir du pays, et qui sait 
« ce qui arrivera? Il s'offrira peut-être 
« quelque occasion de me distinguer. Mon 
« accident n'est pas si malheureux ; depuis 
« quelques jours, je commençais à prendre 
« de très mauvaises habitudes ; j'en serai 
« garanti par la leçon que je reçois ; et , 
« quand j'aurai fini mon temps , j'irai voir 
« mon oncle le pasteur. » 

Avant de quitter Limoges, j'avais com- 
mencé une lettre pour Roland ; dès les pre- 
mières lignes je m'étais arrêté, ne sachant 
comment lui apprendre mon aventure. Après 
ma nouvelle résolution, je me sentis à mon 
aise; je racontai franchement tout ce qui 
s'était passé à ce brave homme dont j'étais 
jaloux de conserver l'estime. 



IMPARTIE. — CHAPITRE XIV. 129 
Je me remis en route encore plus gaî- 
ment que la veille , car ma gaîté était plus 
sincère. J'avais renoncé à m'évader, mais 
non à jouer des tours au sergent. C'était un 
vieux retire, fort mauvais sujet, qu'on ne 
gardait au régiment que parce qu'il passait 
pour habile racoleur. Il faut que les hommes 
soient bien faciles à duper , puisque celui-ci 
avait tant de succès dans son honnête métier. 
Partout où nous faisions halte, il essayait 
d'entraîner quelques jeunes gens. Nous 
nous arrêtâmes dans trente ou quarante vil- 
lages , et trente ou quarante fois je l'entendis 
répéter précisément dans les mêmes termes 
et avec les mêmes inflexions de voix la ha- 
rangue qui m'avait donné une si haute 
idée de son éloquence ; c'était un discours 
qu'on lui avait composé et qu'il récitait de 
mémoire. 

Rien ne pouvait causer à mon sergent plus 
de dépit et de chagrin que de ne pas faire 
de nouvelles recrues. A notre arrivée dans 
chaque village , je me hâtais de prévenir les 
jeunes paysans , et de leur réciter d'avance le 
commencement du discours qu'ils allaient 









It 



• 3o JACQUES FAUVEL. 

entendre. Aussi , dès que notre homme 
prononçait sa phrase , écoutez le récit de 
l'action mémorable qui m'a valu mon 
grade à la fameuse bataille de Rocroi , 
les jeunes gens lui tournaient le dos , s'é- 
loignaient avec un rire malin, et ne lui lais- 
saient pour auditeurs que des barbons et 
quelques jeunes filles. « Je ne sais, disait-il, 
« si je suis ensorcelé' ; je ne fais plus une 
« seule recrue!— Oh! lui répondais-je, 
« nous traversons de mauvais pays, où les 
« jeunes gens n'ont pas les goûts militaires. 
« Je les pérore pourtant démon mieux ; mais 
« ne vous découragez pas plus que moi. » 
Cependant j'avais besoin quelquefois d'un 
peu plus d'adresse pour déconcerter ses 
projets. Un matin , en approchant d'un vil- 
lage , nous vîmes la route couverte d'une 
foule de gens, hommes, femmes, vieillards, 
enfans : ils couraient d'un air empressé et 
joyeux; ils s'appelaient les uns les autres. 
« Dépêchons - nous , disaient - ils ; allons 
« vite , il va passer. — Qui donc ? un 
« gouverneur ? un prince ? — Non , l'en-; 
« ter rement. » 



IMPARTIE . — CHAPITRE XIV. i3i 
Le seigneur du village était mort la veille. 
Il avait dépensé sa fortune en processions 
et en libéralités à l'église. Tout récemment 
il avait fourni les ornemens complets pour 
la messe des morts, a Le cher homme , dit 
« un paysan ! il ne comptait guère en avoir 
« l'élrenne. — Il était dur aux pauvres, 
<( reprit une vieille femme ; mais qu'il a fait 
« de bien à la paroisse ! — Voyons l'en- 
(( terrement , dit le sergent , c'est une petite 
u récréation que nous pouvons nous per- 
(f mettre. » 

La façade de l'église était tendue en noir , 
et ornée avec profusion des armoiries du 
défunt. Sur la porte étaient le sacristain, le 
suisse et le bedeau. Nous nous aperçûmes 
bientôt qu'ils nous regardaient, se parlaient 
et nous regardaient encore. Le sacristain 
s'approcha du sergent , et le prit à part. Celui- 
ci revint à nous. « Ils veulent nous racoler, 
« nous dit-il en riant. Frappés de notre 
« bonne mine , ils nous proposent d'endos- 
« ser des chapes noires, et de figurer à la 
« cérémonie. Acceptons ; car il y aura en- 
« suite un grand dîner. » 



H 







«3a JACQUES FAUVEL. 

Nous allâmes à la sacristie. Mon sergent, 
sous la chape, avait une figure grotesque : 
toutefois il ne se montra pas novice. Quand 
on fut en marche, il chanta d'une voix forte. 
Tout en chantant , il ne cessait de regarder 
le suisse. Il s'interrompait pour me dire à 
voix basse : «Voilà un bel homme. Comme 
« il figurerait au régiment ! Je voudrais bien 
« le racoler à mon tour. » 

Luc Servin, suisse de la paroisse , était 
en effet un garçon de haute taille. Il pa- 
raissait d'autant plus beau qu'il avait à 
coté de lui Roch Servin, son frère, le 
bedeau , petit bossu de chétive apparence. 
J observai que le suisse avait une figure 
mélancolique. Il levait les yeux au ciel 
d un air plus tendre que pieux. Il avait 
des distractions; son frère l'avertissait , le 
sacristain le gourmandait : il revenait à lui , 
frappait la terre de sa hallebarde et poussait 
des soupirs. La cérémonie fut magnifique, 
et j'en aurais été parfaitement satisfait, si 
elle n'eût pas duré quatre heures. 

En allant dîner, j'eus soin de mettre le 
suisse en garde contre les projets du recru- 



I" PARTIE. — CHAPITRE XIV. i33 
leur. Le petit bedeau , fort tranquille pour 
son propre compte , me dit en confidence et 
d'un ton goguenard que son frère était 
amoureux , malheureux dans ses amours , 
mais qu'on n'avait pas à craindre de le voir 
s'enrôler, attendu que c'était le plus fieffé 
poltron du village. 

Le repas fut très gai. On y but largement 
à la santé du défunt qui le payait. Après le 
dîner , je causais avec le bedeau , quand 
nous nous aperçûmes que son frère et le 
recruteur avaient disparu. Fort inquiets , 
nous nous mîmes à leur recherche. Nous 
parcourûmes le village; enfin, nous trouvâ- 
mes nos deux bommes buvant dans un caba- 
ret. Oh! que l'humeur du suisse était chan- 
gée ! il montrait toute la vaillance que l'ivresse 
donne aux poltrons ; et , voulant se dédom- 
mager des peines de l'amour par les plaisirs 
de la gloire , il était résolu à s'engager. Heu- 
reusement le racoleur s'était si bien grisé 
qu'il ne pouvait tenir la plume. « Ah ! Fau- 
« vel, me dit-il, venez à mon aide. Rédigez 
« pour moi l'engagement de ce brave jeune 
« homme. » Au lieu d'obéir , j'essayais de 



1 



I 

I ■■ : 
I 



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■ 



i34 JACQUES FAUVEL. 

changer la conversation ; je versais rasade 
sur rasade ; je cherchais à gagner du 
temps. Mon sergent s'impatienta, et d'un 
ton assez ferme m'ordonna de sortir ; je 
passai derrière lui : il me crut dehors. Le 
suisse se disposait à écrire lui-même : le 
péril e'tait pressant. Il me vient une idée 
bizarre. Je la communique rapidement au 
bedeau ; il he'site , mais songeant qu'on ne 
peut pas plus le forcer de rejoindre que 
l'empêcher d'être bossu , il feint d'approuver 
son frère, prend la plume, écrit l'en- 
gagement , en substituant le nom de Roch 
à celui de Luc, le signe, fait signer à son 
frère un papier insignifiant, et remet l'en- 
gagement au vieux recruteur , qui, déplus 
en plus troublé par le vin, et trompé par la 
ressemblance des noms , ne se doute pas 
qu'il vient d'engager le bedeau pour le 
suisse. 

Le lendemain matin , j'étais à peine éveil- 
lé , quand le sergent entra brusquement 
dans la chambre où je couchais : « Ventre- 
ce bleu ! criait-il , quel infernal quiproquo! 
« Roch a signé pour Luc ! Le hel homme 



IMPARTIE. — CHAPITRE XIV- i35 
« m'échappe, et j'ai le petit bossu! Ex- 
ce pliquez-moi donc comment cela s'est fait. 
t( — Je ne sais, répondis-je d'un ton piqué. 
« Vous m'avez si impérieusement ordonné 
« de sortir. — C'est vrai; j'ai . eu tort. 
« Damné bossu ! on ne voudra pas de toi au 
« corps; mais j'aurai le plaisir de te faire 
« voyager jusqu'à la garnison. — O ciel ! 
« y pensez - vous ? n'entendez - vous pas 
ce déjà les paysans qui se moquent de nous ? 
« Voulez-vous que, dans tous les villages 
« où nous passerons , les huées nous pour- 
ce suivent à l'aspect d'une si belle recrue? 
« et au régiment ! comment raconterez- 
« vous notre aventure ? — C'est vrai ; 
« vous avez raison. Evadons -nous de ce 
« maudit pays. » Nous partîmes. En pas- 
sant devant l'église , le sergent eut le regret %* 
d'apercevoir le beau suisse et le petit bedeau, 
qui le saluèrent d'un air moqueur. a MoiâBf 
« cher ami, me dit-il, que j'ai été dupe de 
u vous renvoyer hier soir 1 Ah ! si jamais 
« on me revoit en chape à un enterre - 

« ment ! Allons , marche. » 

Je marchais de force; mais je me procu- 



1 



m 



m 




i36 JACQUES FAUVEL. * 

rais la satisfaction de garantir du même sort 

quelques bons jeunes gens. Grâce à mes 

soins , le sergent eut la douleur de ne plus 

faire une seule recrue ; et , en arrivant au 

corps , il fut vertement réprimandé par ses 

chefs. 



i 




I' PARTIE. — CHAPITRE XV. i3 7 



«V*VV\\VWA**\^l,va*VV»VVVVVVVV\VVVVWvWl^VVVV^^ 



CHAPITRE XV. 



Fauvel en garnison. 



C'est à Périgueux que se trouvait en 
garnison le régiment d'Austrasie , dont 
j'allais porter l'uniforme. Pendant la route 
je n'avais pas manqué une occasion de 
faire boire le sergent. En conséquence , il 
parla de moi d'une manière fort avantageuse ; 
il m'annonça comme un joli sujet , ami de 
la joie , et de plus très fort sur les armes. 

Ce dernier trait de mon éloge surprendra 
sans doute le lecteur. Le fait est qu'avant 
d'être enrôlé je connaissais par ouï -dire 
les usages de garnison ; je savais que , lors- 
qu'un nouveau soldat se présente , on se 
fait un jeu d'éprouver sa bravoure en le 
provoquant , ou en ayant l'air de se croire 
provoqué par lui. Dans le dessein fie 
I. 6* 




■ 



i38 JACQUES FAUVEL. 

Icnir en respect les amateurs, je m'étais 
permis sans affectation de vanter au recru- 
leur mon prétendu talent pour l'escrime , 
et de lui raconter quelques prouesses assez 
bien imaginées qui l'avaient frappé d'ad- 
miration. 

La réputation qu'il me fit me valut les 

politesses et l'estime de mes camarades. 

Deux jours après mon arrivée, je reçus à 

ma chambrée la visite de M. le maître en 

fait d'armes du régiment : il me salua avec 

plus d'égards que je n'aurais dû m'y attendre. 

« Jeune homme , me dit-il , soyez le hien- 

(( venu. Vous n'ignorez pas sans doute que 

« le brave régiment d'Austrasie , auquel 

« je m'honore d'appartenir , a quelques 

« démêlés avec le régiment de Picardie. 

« Nous avons eu déjà plusieurs petites 

« rencontres où l'avantage est resté à peu 

« près égal de part et d'autre ; demain 

« nos affaires se terminent par un combat 

« de quatre contre quatre. Je viens vous 

« annoncer une faveur qui vous fera bien 

« des jaloux ,et dont nous sommes certains 

« que vous vous montrerez digne. Sur votre 



I- PARTIE. — CHAPITRE XV- i3g 
« réputation , on vous a désigné pour être 
(( un des champions du régiment. — Diable ! 
« me dis-je , me voilà pris dans mes pro- 
« près filets , et je m'attire précisément ce 
« que je voulais éviter. » Je n'en fis pas moins 
bonne contenance, et je témoignai combien 
j'étais sensible à celte distinction aussi flat- 
teuse qu'inattendue. « Vous serez des nôtres 
<( apparemment , continuai-je.— Vous savez 
et que les maîtres en fait d'armes ne se battent 
« pas, répliqua-t-il en souriant ; ils arrangent 
« et surveillent les parties. Mais vous aurez 
(( avec vous trois de mes élèves, dont le 
« talent vous fera plaisir, m 

Quand je fus seul , je pensai que , puis- 
qu'il fallait absolument se baitre , mieux 
valait avoir un duel pour une querelle de 
corps que pour une affaire personnelle. 
a Mais quelle singulière chose que ce bas 
« monde ! Si, au lieu d'être enrôlé par un 
« sergent d'Austrasie , j'étais tombé entre 
« les mains d'un recruteur de Picardie , 
« j'irais me battre demain contre les ca- 
k marades pour qui je vais me ballre. » 

Le combat fut brillant ; tout se passa 



I 



i4° JACQUES FAUVEL. " 

en ordre et avec politesse : les deux maîtres 
d'armes étaient présens. Je reçus une égra- 
tignure au bras droit; tous nos adversaires 
furent blessés , personne ne fut tué. 

Mes camarades me félicitèrent. « Pas mal , 
« me dit gravement le maître d'armes ; du 
« sang-froid , signe du vrai courage ; la 
« main sûre , mais le corps mal placé ; un 
« jeu rude , brouillé, un jeu de province. 
k Bien attaquer , bien parer , blesser son 
« homme , c'est quelque chose ; mais le 
« moelleux, l'élégance et la grâce ne peuvent 
« s'acquérir qu'à Paris , ou avec un maître 
« formé à Paris. Prenez de mes leçons , et 
« vous enlèverez tous les suffrages à votre 
u première affaire. » 

La vie de garnison , pour un soldat , se di- 
vise en extrême fatigue et en excessif loisir. 
Monter la garde , faire l'exercice , la petite- 
guerre , passer des revues , entretenir ses 
armes et ses habits dans une propreté mi- 
nutieuse , faire à son tour le service de la 
chambrée , et tout cela , vite , à des heures 
précises , avec une exactitude rigoureuse ; 
c'est gênant , c'est fatigant. Dans les in- 



ï" PARTIE. — CHAPITRE XV. i/fi 

tervalles , un désœuvrement complet 

C'est, monotone , c J est fastidieux. Quant à 
moi , qui ne sais pas m'ennuyer , je faisais 
des armes , je lisais , j'apprenais à jouer du 
violon; et, voudra-t-on le croire? j'atten- 
dais mes heures de faction avec impatience. 
Qu'on est bien en faction pour rêver ! Quel 
plaisir lorsque , ayant deux heures à me 
promener devant le poste par un beau clair 
de lune, ou à me blottir dans ma guérite 
pendant le mauvais temps, je pouvais reve- 
nir sur tout ce qui m elait arrivé , penser 
aux personnes qui m'avaient témoigné de 
l'intérêt , rire encore des tours par les- 
quels j'étais échappé à ceux qui voulaient 
m'en jouer , et , sans m'inquiéter de l'ave- 
nir , l'arranger à ma fantaisie , et me bâtir 
les plus beaux châteaux en Espagne. Que 
de fois, après ma faction, je me suis plu 
à prolonger mes songes au lieu d'aller dormir 
sur le lit de camp ! L'insomnie forcée est 
un cruel tourment ; mais de quel charme 
on s'enivre dans une insomnie volontaire 
où l'on rêve tout éveillé ! 

Une distraction presque indispensable pour 












f. 



j4a JACQUES FAUVEL. 

un soldat , c'est le jeu. Dans les casernes 
et dans les corps- de- garde , on passe une 
bonne partie de la vie à manier des cartes ou 
à faire rouler des dés. J'étais d'un bonheur 
étonnant ; jamais on ne me voyait perdre. 
Un jour, après sa ronde, mon capitaine restait 
à nous regarder jouer : j'amenais à chaque 
coup les dés les plus favorables. « Jouez- 
« vous toujours aussi heureusement ? me 
» dit-il. — Toujours , mon capitaine ; deman- 
« dez. — Je vous en félicite. — Oh ! le 
« bonheur au jeu n'est-il pas un véritable 
«< malheur?— Comment? — Parles tentations 
« auxquelles il peut exposer. — Je ne serais 
« pas fâché d'éprouver ce malheur- là. » 
11 se retira. Le lendemain, au moment où je 
descendais la garde , il me fit appeler. 

« Fauvel , me dit-il , je perds aussi con- 
te stamment que vous gagnez, et je suis près 
« de ma ruine. J'ai un projet assez singulier. 
« Toudriez-vous jouer pour moi ? — Pour 
a vous , mon capitaine ? — Vous prendrez 
« un habit bourgeois ; je vous mènerai dans 
« un fatal lansquenetoù depuis trente soirées 
«le destin s'acharne à me poursuivre ; et 



■ 



1" PARTIE. — CHAPITRE XV. ?43 
a nous verrons si votre bonheur pourra 
« vaincre l'influence de ma mauvaise étoile.» 
Quoique le projet me parût en effet sin- 
gulier , je n'avais pas de motif pour me 
refuser à cet acie de complaisance. Le soir 
même , je jouai , je gagnai. Le capitaine 
enchanté m'offrit un cadeau , je refusai ; et 
au lieu de dix louis qu'il voulait me donner, 
je le priai de m'en prêter un. Je continuai 
de jouer pour son compte , je me hasardai 
à jouer pour le mien ; mon bonheur ne se 
démentit point. En peu de jours le capitaine 
regagna ce qu'il avait perdu ; cl moi , je 
me trouvai possesseur d'une somme assez 
forte. 

Mon congé , si long - temps objet de 
tous mes vœux , était à ma disposition ; 
mais pourquoi me presser ? Pourquoi ne 
pas jouir de tous les agrémens de ma situation 
actuelle ? La vie d'un militaire qui a de 
l'argent est vraiment délicieuse ! Je fis mes 
calculs ; je mis de côté la somme nécessaire 
pour mon départ , et je résolus de passer 
trois mois au milieu des plaisirs. 

Quels étaient ces plaisirs ? 11 faut bien 



I 
1 



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I 






s 



i44 JACQUES FAUYEL. 

l'avouer , tous ceux d'une garnison. Je me 
garderai d'effaroucher un lecteur sévère eh 
les racontant ; et d'ailleurs les petites aven- 
tures que j'eus alors sont presque efface'es 
de ma mémoire. 

Je me souviens cependant que plusieurs 
fois, en défilant avec le régiment, j'avais 
aperçu à une fenêtre une femme très jolie. 
Son air n'avait rien de cruel; mais elle était 
fort élégante , et mon habit de simple soldat 
ne me permettait pas de me présenter chez 
elle. Sous l'habit bourgeois , je devins plus 
hardi : on me reçut, on accueillit mon tendre 
aveu... C'était la maîtresse de mon capitaine. 

Tous nos officiers étaient des joueurs dé- 
terminés j vainement cherchait -on à les 
détourner de leur funeste passion. On ferma 
les lansquenets ; il s'en ouvrit de nouveaux. 
Les magistrats imposèrent de fortes amen- 
des ; on paya les amendes, et on continua de 
jouer. Le colonel s'avisa d'un expédient : 
il appela successivement les officiers , et fit 
donner à chacun d'eux sa parole d'hon- 
neur de ne plus jouer. Depuis ce moment 
pas un seul officier du régiment d'Aus- 



I rt PARTIE. — CHAPITRE XV. i4.5 
trasie ne mit les pieds dans un lans- 
quenet. 

Soldat, j'avais échappé aux regards du 
colonel ; ma parole n'était pas engagée j 
mais par un sentiment d'honneur , par esprit 
de corps, je cessai de jouer, et je puis assurer 
que ce fut sans regret. Toutefois , je restai 
frappé de l'idée que le jeu était pour moi 
une ressource infaillihle à laquelle je pour- 
rais recourir, si quelque jour je me trou- 
vais dans un extrême embarras. 

Ma bourse diminuait rapidement , et bien 
avant l'expiration des trois mois , il ne me 
restait que la somme mise en réserve pour mon 
congé. Je pensai qu'il n'y avait pas de temps 
à perdre pour l'obtenir; et, mon argent dans 
ma poche , je me rendais chez mon capi- 
taine , lorsque je rencontrai presqu'à sa porte 
un des trois soldats qui avaient été mes 
compagnons dans le duel d'Austrasie contre 
Picardie. Il était ivre de joie : « Camarade , 
« me dit- il , embrasse- moi ; enfin le ré- 
« giment va rejoindre l'armée. Demain , à 
a cinq heures du matin , sous les armes , 
et et dans dix jours en face de l'ennemi. 

I- 7 



■*Jh 



■ 



I 



146 JACQUES FAUVEL. 

« Quel bonheur ! Embrassons-nous encore; 

« bataille , et vive la France! » 

Je demandai à mon capitaine si la nouvelle 
était vraie. — « Oui , le colonel vient de 
« recevoir les ordres. — En ce cas , je change 
« de projet ; je venais pour acheter mon 
c< congé ; vous allez vous battre , et je pars 
« avec vous. » 11 me félicita sur ma réso- 
lution. « Si vous aviez voulu , me dit-il , 
« étant bien né , bien vu de vos chefs , 
« vous auriez pu avoir un grade ; mais on 
« savait que vous pensiez à nous quitter. 
<c Voulez-vous que je parle pour vous ? 
« avant peu vous serez officier. — Non , 
« non, mon capitaine. Je suis soldat, je 
« serais un lâche si je quittais le régiment 
o au moment où il part pour l'armée ; mais 
« franchement je ne vais là qu'en amateur.» 

En descendant , je vis dans la cour mon 
traître de racoleur qui amenait plusieurs 
recrues. Parmi ces jeunes gens , il y en avait 
un pâle , faible , accablé ; on voyait qu'il 
s'efforçait de ne pas pleurer, et cela faisait 
rire ses camarades. Je m'approchai , je le 
questionnai ; il se nommait Divane; c'é- 



IMPARTIE. — CHAPITRE XV. ifa 
tait le fils d'un petit marchand de Versail- 
les. On l'avait indignement trompé pour 
l'enrôler. «Mon père, disait -il, ne nie 
« pardonnera jamais : il pourrait acheter 
« mon congé ; il ne le voudra pas , et nia 
« pauvre mère va mourir de chagrin. » Je 
fus touché de ces derniers mots. « Il est 
« plus heureux que moi , me disais-je ; il 
« a une mère ; mais ce bonheur même rend 
« plus affreux son malheur d'aujourd'hui.» 
A tout hasard, et sans trop d'espérance, 
je me hâtai de remonter chez le capitaine. 
Je lui peignis vivement l'état déplorable de 
ce jeune homme qu'on avait trompé , et qui 
n'était point en état de soutenir une cam- 
pagne. Je le suppliai de permettre que 
j'employasse à racheter le pauvre Divane 
l'argent que j'avais d'abord destiné à mon 
congé. Le capitaine me fit beaucoup d'ob- 
jections , auxquelles je répondis. Il était 
bon ; je le pressai avec tant de chaleur qu'il 
finit par consentir. Aussitôt je courus vers 
Divane. Quels furent ses transports ! Il 
m'embrassait , il me serrait les mains ; son 
bonheur le suffoquait. Dans son chagrin , 



1 



■ 



F 













148 JACQUES FAUVEL. 

il s'était efforcé de retenir ses larmes ; il 
ne se gênait pas pour pleurer de joie et 
de reconnaissance. 

Une figure que j'aperçus dans ce mo- 
ment fit succéder le rire à l'émotion que 
j'éprouvais : c'était la figure de mon sergent. 
Ce vieux brocanteur d'hommes enrageait de 
se voir enlever une proie. Pour l'achever : 
« Mon sergent , lui dis-je en lui frappant 
« sur l'épaule , ce n'est pas le premier qui , 
« grâce à moi , vous échappe. » Et je m'a- 
musai à l'instruire de tout ce que j'avais 
fait contre lui pendant notre voyage. 

Le lendemain matin , lorsque le tambour 
m'appela et que je sortis de la caserne avec 
mes armes , Divane , son petit paquet sur 
le dos , vînt se jeter à mon cou. Nous 
nous attendrîmes un moment ; puis nous 
partîmes tous deux avec gaîté , lui pour 
revoir sa mère , moi pour aller combattre. 



£ 



■ 



I" PARTIE. — CHAPITRE XVI. i49 



VVWVVWV\fVVV*\%**M*VVVVW^*i***V%W*V\fcWWA* 



CHAPITRE XVI. 



Quelques mois à l'armée. 



Lt régiment se rendait à l'armée du Rous- 
sillon. Nous passâmes à Perpignan une 
grande revue. Notre corps était vraiment ma- 
gnifique : les uniformes étaient neufs et les 
armes brillantes ; tous les soldats parais- 
saient jeunes, tous avaient de la vigueur 
et du courage. Une foule de curieux admi- 
raient notre belle tenue ; et l'on eût dit qu'ils 
s'animaient de notre ardeur martiale. Des 
femmes élégantes , qui toutes me semblaient 
jolies, nous regardaient avec intérêt. Un 
très beau jour achevait de donner à cette 
revue l'éclat d'une fêle. Il n'y avait pas 
un officier, pas un soldat qui ne fût déjà 
vainqueur en imagination , et qui ne s'en- 
ivrât de cette joie qu'un Français éprouve à 
la vue d'un danger qui promet de la gloire. 












I 



i5o JACQUES FAUVEL. 

Arrivés à l'armée, nous eûmes pendant 
trois mois des marches, des contre-marches, 
quelques escarmouches , quelques affaires de 
poste. Enfin nous fûmes commandés pour 
nous emparer d'un village défendu par 
un gros corps d'infanterie. Tandis que 
nous avancions, presque sûrs d'emporter le 
village , l'infanterie espagnole démasqua 
une batterie de canons qui nous foudroya. 
Loin de céder le terrain, nous cherchions à 
tourner la batterie; l'ennemi nous attendait 
en bon ordre; il avait l'avantage du nombre 
et de la position. Plein de fureur , je m'é- 
lance; j'étais près d'enlever un drapeau ; un 
coup de baïonnette m'atteint à la cuisse, je 
tombe, et me voilà prisonnier avec tout ce 
qui reste de ma compagnie. 

C'est un terrible moment que celui où 
l'on est fait prisonnier. La perte de la liberté, 
le souvenir de la patrie, l'impuissance de 
se venger pénètrent l'âme de mille idées 
qui la froissent et l'accablent. Je parvins 
cependant à retrouver mon courage. Ma 
blessure, sans être dangereuse, m'empêchait 
de marcher : après m'avoir laissé la nuit en 



IMPARTIE. — CHAPITRE XVI. i5i 
plein air , on me jeta sur une charrette avec 
d'autres blessés. « Allons, » me dis-jetout 
en souffrant cruellement de ce maudit 
coup de baïonnette , « puisqu'il faut passer 
« par tous les e'tats de la vie, je saurai ce que 
« c'est que celui de prisonnier de guerre » 

De nombreux compagnons d'infortune , 
parmi lesquels était mon capitaine, suivaient 
à pied mon triste équipage. Je ne tardai pas 
à remarquer combien le Français est fidèle à 
son caractère aimable et léger. J'avais vu des 
prisonniers étrangers traverser des villes de 
France ; leurs vêtemens en lambeaux , leur 
air abattu , consterné, excitaientune compas- 
sion pénible. Au moment où. nous allions en- 
trer dans un bourg de la Catalogne , dont le 
nom m'échappe, tous les prisonniers français 
secouèrent la poussière de leurs habits, s'ajus- 
tèrent de leur mieux ; et , marchant dans les 
rues la tête haute , la contenance encore 
fière , ils saluaient galamment les femmes 
qu'ils entrevoyaient à travers d'épaisses ja- 
lousies. 

A peu de distance, nous fûmes croisés par 
un régiment de carabiniers qui se rendait au 



■ ! 






i5a JACQUES FAUVEL 

quartier-général du vieux Antonio deMello : 
c'était un corps d'élite, un des plus beaux de 
l'armée espagnole. Nous passâmes en silence. 
« Ah ! dis- je à part moi, voilà comme nous 
« étions à notre brillante revue de Perpignan. 
« En quel état sera-t-il après quelques mois 
« de campagne , ce régiment si beau qui dans 
« sa marche voit dédaigneusement de nial- 
« heureux prisonniers ? » Malgré les ta- 
bleaux de ce genre qui viennent si fréquem- 
ment attrister nos regards, j'ai bien peur 
que les hommes ne soient pas encore près 
de se corriger de la guerre. 

Nous nous arrêtâmes pour quelques mo- 
mens dans un village : c'était un dimanche, 
les paysans dansaient. Un ménétrier monté 
sur un tonneau jouait tour à tour des rondes et 
des boléros ; il y allait de tout cœur comme les 
jeunes gens qu'il faisait sauter ; mais voilà 
qu'en frappant trop vivement la mesure, il en - 
fonce le dessus du tonneau, tombe, disparaît, 
etla danse estinterrompue. Ons'empresse, on 
le retire. « Ce n'est rien , dit-il en se frot- 
k tant le coude , mon violon est sain et sauf; 
a mais je me suis donné un bon coup , et je 



IMPARTIE. — CHAPITREftVI. ~53 
« vous demande un petit quarW-d'heure. » 
Quelle contrariété pour toute cette jeunesse! 
Je me fis apporter le violon, je m'arrangeai 
sur ma mauvaise voiture aussi bien qu'il me 
fut possible , et je jouai avec autant de vi- 
gueur que le ménétrier. La danse se remit 
en train, et la joie devint encore plus vive. 
Je m'aperçus que mes compagnons me re- 
gardaient, s'attendrissaient; je cherchais la 
cause de leur émotion. Bientôt je conçus 
qu'en effet des idées touchantes pouvaient 
naître à la vue d'un pauvre prisonnier blessé 
qui fait danser les paysans d'un village 
ennemi. 

Le soir j'arrivai, très souffrant, au gîte 
où je reçus les premiers secours. Dès le point 
du jour, il fallut me remettre en route. 
Conduit dans divers hôpitaux, partout mal 
soigné, je prenais mes maux en patience, 
quand nous reçûmes la nouvelle d'une sus- 
pension d'armes , qui fut suivie de la paix de 
i65g. Plus de guerre ; le jeune roi de 
France épouse la jeune infante. Plus d'en- 
nemis : Espagnols, Français , tout est con- 
fondu. On se félicite , on s'embrasse. Pas 



^H 






B 






154* Jacques fauvel. 

d'échange «chaque puissance rend ses pri- 
sonniers en les traitant comme ses propres 
soldats. 

C'est surtout pour un prisonnier de guerre 
que la paix est heureuse , et j'en jouis avec 
transport. Il me tardait de revoir la France, 
comme si j'eusse quitté mon pays depuis 
bien des années ; et , quoique ma blessure ne 
fût pas guérie, je voulus partir avec mon capi- 
taine. Pendant la route , je pensais qu'il était 
temps de mettre un terme à ma vie errante. 
Toutes les fois que je m'étais vu sans argent , 
j'avais été tenté d'écrire à mon oncle le pas- 
teur, de le prier de me prêter la somme 
nécessaire pour me rendre auprès de lui. Je 
commençai à trouver de l'exagération dans 
la fierté qui m'avait retenu. Je parlai à mon 
capitaine des idées qui m'occupaient : il 
acheva de me décider, et m'offrit d'écrire 
en même temps que moi à mon oncle pour 
attester ma bonne conduite. J'acceptai avec 
reconnaissance. 

Quand j'arrivai à Toulouse où était mon 
régiment , il me fallut entrer à l'hôpital : la 
guérison de ma blessure avait été retardée 



I« PARTIE. — CHAPITRE XVI. i55 
par les fatigues du voyage. La matinée avan- 
çait; personne ne venait me panser, et je 
commençais à montrer de l'impatience. J'ap- 
pris que le chirurgien était à une noce , mais 
qu'entre le déjeuner et le dîner il visiterait 
ses malades. « En attendant , me dit un in- 
« firmier, voulez -vous voir monsieur le 
« médecin? le voilà. » Au même instant, un 
homme tout en noir s'approche avec un air 
doctoral. Quelle est ma surprise ! quel est 
mon effroi ! Je reconnais le seigneur Bella- 
Rose, l'élève du fameux Ambrosio del Miran- 
dolo , l'escamoteur qui vendait de la poudre 
pour les dents. Je m'écrie , je prononce son 
nom. Fort inquiet de se voir reconnu , 
il me demande du silence par ses gestes ; et 
me considère , bouche béante , sans se rap- 
peler mes traits. J'aide sa mémoire. « Eh 
« quoi ! me dit-il , c'est vous, mon cher 
« monsieur Fauvel , vous qui avez été dé- 
(( pouillé comme moi par ce fripon de Gou- 
« lin ? » 11 s'assit amicalement près de mon 
lit, et nous causâmes. 

Une heure n'avait pas suffi pour dissiper 
mon étonnement. « Je n'en reviens pas , lui 



I 









»56 JACQUES FAUYEL. 

a dis -je de nouveau. Vous dans un hôpital ! 

« sous l'habit de docteur ! — Pourquoi non? 

« vous savez que j'ai pris mes degrés; et 

a d ailleurs , soyez sûr que ces gens que 

« vous nommez charlatans valent bien ceux 

« qui se font appeler médecins. — Ah ! doc- 

a teur, je n'ai pas un respect superstitieux 

a pour la médecine , mais vous poussez un 

a peu trop loin l'éloge de votre première 

« profession. — Point du tout; et même 

«. je puis soutenir que les charlatans valent 

« mieux que les médecins. Ceux-ci bâillent 

sur des livres , s'enferment dans des éco- 

« les , y prennent ce front nébuleux qui 

« épouvante le malade ; et, se croyant in- 

« struits, ils ordonnent une multitude de 

« drogues qui produisent de terribles com- 

« plications dans les maladies. Ceux -là vivent 

« en plein air , parcourent des pays variés , 

« ne font d'études qu'au cabaret , réjouis- 

« sent leurs auditeurs ; et, sachant bien 

« qu'ils ne savent rien , donnent pour tous 

« les maux une poudre innocente qui laisse 

« agir la nature. Entre nous , dans le temps 

« où je n'étais que charlatan , ma con- 



IMPARTIE. — CHAPITRE XVI. i5 7 
« science était nette : depuis que je me suis 
« fait médecin , je crains parfois de l'exa- 
« miner. » Moitié par politesse , moitié par 
conviction, je lui témoignai que je goûtais 
assez ses raisonnemens. « Au surplus , 
« ajoula-t-il , vous n'avez rien à craindre 
« de moi ; votre cas est chirurgical. Or, 
« dans ce pays , les chirurgiens en savent 
a beaucoup plus que les médecins ; et vous 
a allez avoir affaire au plus habile de la 
« contrée. » 

Tout en promettant au nouveau docteur 
le secret sur son ancien état, je le priai 
d'employer son crédit ou son autorité pour 
me faire donner un autre lit. J'étais fort mal 
placé, à l'entrée delà salle, près de la porte , 
et sous une fenêtre à demi brisée. Il s'em- 
pressa de me quitter pour aller donner ses or- 
dres. Presque aussitôt je vis paraître le chirur- 
gien suivi de deux grands garçons : c'étaient 
ses fils qu'il menait toujours avec lui. Tandis 
qu'il examinait ma plaie , je lui demandai 
si je ne pourrais pas être réformé. « Laissez- 
« donc , me dit- il en haussant les épaules , 
« ce n'est pas là une blessure j » et je l'en- 






■■ 



■■■H! 












■ 



i58 JACQUES FAUVEL. 

tendis expliquer aux deux jeunes gens , en 
très mauvais latin , à quels signes il recon- 
naissait que je serais bientôt en état de 
reprendre mon service. Itd, pater, ré- 
pondirent ses chers élèves. Pendant qu'il 
voyait les autres malades, je passai dans 
le nouveau lit qu'on m'avait préparé, d'après 
les ordres de Bella-Rose. Ce lit était de 
l'autre côté de la salle , précisément en face 
de celui que je quittais. Le chirurgien , en 
achevant sa visite , se trouva devant moi ; 
et , sans se douter qu'il m'avait déjà vu , 
examina de nouveau ma blessure. <c Voilà , 
« dit-il , un homme en bien mauvais état ; 
« l'amputation est urgente. — Itd, pa- 
« ter, crièrent les deux benêts — Comment, 
(( morbleu ! dis-je avec violence ; à droite 
« on ne veut pas me réformer ; à gauche on 
« veut me couper la cuisse ! » Ces archers 
d'Esculape se disposaient à me saisir : j e sautai 
hors du lit , et les poursuivant la béquille à 
la main , je leur prouvai que j'étais encore 
ferme sur mes jambes. Heureusement pour 
eux, Bella-Rose, attiré par le bruit, vint 
rétablir la paix ; et mes chirurgiens tout 



I rt PARTIE. — CHAPITRE XVT. i5g 
confus s'éloignèrent. « Tudieu! docteur, » 
dis-je à Bella - Rose après m'être recou- 
ché, « quel éloge me falsiez-vous donc de 
« ces gens-là? — J'ai dit et je répète , 
« me répondit -il froidement, que dans 
« celte province les chirurgiens sont plus 
« instruits que les médecins , et que vous 
« avez affaire au plus habile de la contrée. » 
Bella-Rose et le chirurgien avaient tous 
deux besoin de ma discrétion. Je le fis sen- 
tir au docteur , et lui parlai de mon congé 
de réforme. « Vous l'aurez , me dit-il ; nous 
« ne refusons jamais à nos amis ce genre de 
« service. Seulement, pour la décence, 
« ayez soin , pendant le mois que vous pas- 
ce serez ici, de vous faire plus malade que 
« vous n'êtes. » Je me conformai à ses 
intentions ; et quand je me promenais dans 
la salle , j'affectais de boiter très bas. 
Un jour, l'ancien escamoteur et le frater 
s'étaient arrêtés près de moi. Comme on 
pouvait les entendre, ils s'apitoyaient sur 
mon état; et, de l'air le plus triste, me 
recommandaient le courage et la patience. 
Je les imitais de mon mieux , et prenais un 



M 



11 






i 



,60 JACQUES FAUVEL. 

ton dolent, quand un camarade apporte 
une lettre à mon adresse. Je l'ouvre avec 
précipitation ; et , sautant de joie , je jette 
mes béquilles : les docteurs déconcertés 
restent ébahis ; je n'y fais point attention , 
et d'un pied léger je cours chez mon capi- 
taine. 

Mon oncle , mon bon oncle , remplissait 
tous mes désirs. Il joignait au prix de mon 
congé une somme plus que suffisante pour 
mon voyage. Les formalités furent bientôt 
remplies. J'embrassai mon capitaine , et je 
partis. 

Quels transports j'éprouvais! je n'étais 
pas accoutumé à recevoir de mes proches 
des témoignages d'amitié. Qu'il m'était doux 
de trouver enfin un parent qui , à peine 
instruit de mon sort, s'empressait de me 
montrer une affection paternelle ! 



I-3QC-I 



I" PARTIE. — CHAPITRE XVII. i6t 



i 



CHAPITRE XVII. 



Le pasteur Paul Mènars. 



Je m'arrêtai quelques momens à l'aspect 
du village d'Aiguës- Vives , où mon oncle 
était pasteur. Ce village est situé dans une 
plaine riante , et des collines pittoresques 
l'entourent. Les champs cultivés avec soin , 
les hauteurs défrichées jusqu'à leur sommet, 
et pour ainsi dire parées d'oliviers et de 
figuiers , attestent l'aisance ainsi que l'indus- 
trie des habilans de cet heureux séjour. 
Je saluais ceux que je rencontrais, comme 
s'ils eussent été pour moi d'anciennes con- 
naissances ; tous me rendaient mes civilités 
d'un air affable. Un d'eux , à qui je de- 
mandai la demeure de M. Paul Ménars, 
me l'indiqua en me disant: « Voilà la maison 
« de notre bon pasteur. Tl se promène dans 
« son jardin. » Quand je l'aperçus, mon 



I 






i 



■ f 






162 . JACQUES FAUVEL. 

cœur battit avec violence; je courus à lui. 
a Mon oncle! » m'écriai-je, et, frappé de sa 
figure vénérable , je fléchis le genou pour 
tomber à ses pieds. II me retint, me pressa 
contre son sein , et , m'examinant avec une 
tendresse curieuse : « Oh! me dit-il, com- 
te bien tu ressembles à ta mère! » 11 me 
rappelait les premiers mots que j'avais en- 
tendu dire à mon père, et je pleurai. Bien- 
tôt il me fit entrer dans sa maison ; il 
hâta l'heure du souper. Un domestique 
déjà vieux mettait , malgré son âge , un em- 
pressement filial à le servir, et partageait la 
joie que son maître éprouvait de me voir. 
Mon oncle me fit peu de questions ; il ne 
s'occupait que de me témoigner son amitié. 
Pas un mot de reproche : une vive ten- 
dresse , une gahé douce animèrent son 
entretien pendant le souper. Aussitôt après 
il voulut que j'allasse me reposer, et me 
conduisit lui - même à la chambre qu'il 
m'avait fait préparer. Quelle reconnaissance 
venait m'émouvoir ! J'étais sous le toit d'un 
frère de ma mère ; j'étais accueilli comme 
un fils. Le calme qui m'environnait, le bon- 



I« PARTIE. — CHAPITRE XVII. i63 
heur dont je jouissais pénétraient mon âme 
de sentimens tout nouveaux pour moi. 

Je me levai de grand matin ; cependant 
mon oncle était déjà sorti. André , son 
domestique , voulut me tenir compagnie et 
me montrer toute la maison. Je le priai 
de me donner quelques détails sur son ex- 
cellent maître. Je me félicitai qu'André eût 
le défaut de son âge ; il me parla beaucoup, 
et je ne fus pas tenté de l'interrompre. 
« Ah ! monsieur , me disait - il , ce pavs 
a doit tout à M. Ménars. Je suis de ce 
« village; j'étais , comme tous les autres en- 
« fans , un assez mauvais petit sujet ; nous 
« passions les journées à courir , à nous 
« battre. Un des premiers soins de monsieur 
« fut d'établir une école , et l'on ne rencontre 
« plus de jeunes fainéans. Les grandes 
« personnes valaient encore moins que les 
« enfans. On était misérable : grâce à 
« M. Ménars, tout est changé. Où vous voyez 
« ces maisons couvertes en tuiles , il n'y 
« avait que des chaumières. Ces colline 
« que vous apercevez , c'est lui qui les 
a a fait défricher : l'abondance a été le fruit 



I 



I Jt 



164 JACQUES FAUYEL. 

« du travail. Je ne sais comment cela se 
« faisait, mais quand les paysans n'avaient 
«• rien , ils étaient toujours en procès ; 
« aujourd'hui, plus de débats, plus de que- 
it relies; on est riche, et on est uni. Il 
« arrive bien encore parfois qu'on vient 
tt nous soumettre quelques différends; mais 
« c'est avec linlenlion de s'accommoder. 
« L'homme qui parlerait ici de faire un 
« procès à un autre serait déshonoré ; on 
« ne voudrait plus le fréquenter. Eh ! quel 
h genre de services ne rend pas M. Ménars? 
tt 11 est le médecin du pays : s'il est sorti de 
« si bon matin , c'est pour aller voir un 
« pauvre malade. Il est chéri , révéré; et 
« comme on estattentif à ses leçons! Autre- 
a fois , on n'allait guère au prêche ; il y 
ci avait des cabarets ; on jouait pendant 
« l'office , et le dimanche était un jour 
« de scandale. Aujourd'hui , on remplit 
« ses devoirs avec recueillement ; il n'y a 
« plus de cabarets , chacun est en état de 
a recevoir ses amis chez soi ; et le soir , 
tt là , sur celte pelouse , on se réunit et l'on 
« danse en famille. » 



V PARTIE. — CHAPITRE XVII. i65 
Lorsque mon oncle rentra , je contemplai 
avec un nouveau respect ses cheveux blancs , 
son regard serein , sa physionomie douce et 
noble où se peignait son âme. Dans mon 
voyage , j'avais projeté de lui déguiser 
quelques-unes de mes élourderies ; mais 
lorsqu'il m'eut demandé de lui dire avec 
confiance ce qui m'était arrivé depuis ma 
sortie du collège , je sentis que je com- 
mettrais une faute plus grave que toutes les 
autres, si j'osais en sa présence altérer la 
vérité. Le bon pasteur m'entendit avec calme : 
il remercia Dieu de ce que , livré si jeune 
à moi-même , je n'avais jamais manqué à 
l'honneur; et tout ce qu'il ajouta eut moins 
pour but de revenir sur le passé que de 
m'encourager pour l'avenir. 

La veille , mon oncle m'avait dit quelques 
mots de ma famille. Depuis sept mois il 
n'avait reçu de nouvelles ni de mon tuteur 
ni d'Anselme. Mon frère continuait d'ha- 
biter le château de ma belle-mère, morte 
depuis trois ans. 

Mon oncle me conseilla de leur écrire. 
« Eloigné depuis long-temps, me dit-il , si 









m* 






166 JACQUES FAUVEL. 

<c tu les revoyais sans qu'ils t'attendissent , 
« peut-être leur premier mouvement ne 
« te serait-il pas favorable. Écris-leur ; les 
« sentimens naturels auront le temps de 
« renaître dans leur cœur , et tu trouveras 
« en eux de bons parens. » Je ne lui dis- 
simulai pas que je me souciais peu d'avoir 
de nouvelles relations avec M. Christophe 
Ménars. 11 insista sur les égards que je 
devais à mon tuteur : « Puis , ajouta-t-il 
ce à ma grande surprise , tu as des affaires 
« d'intérêt avec lui; il administre ta for- 
« tune. — Quelle fortune? — Tes parens 
a t'ont laissé à peu près trois mille livres 
« de rente en fonds de terre. — Trois 
« mille livres de rente ! A moi ? Mon 
<( oncle Christophe m'a toujours dit que 
« je n'avais rien.» Le pasieur parut étonné; 
il gardait encore le silence lorsqu'on vint 
le demander ; avant de sortir , il me dit : 
« Mon frère voulait sans doute , en te 
« parlant ainsi, te faire mieux sentir la 
« nécessité du travail. » 

Quelle nouvelle je venais d'apprendre ! 
trois mille livres de rente assuraient à jamais 



IMPARTIE. — CHAPITRE XVII. 167 
mon indépendance. Toutefois , peu sensible 
à la fortune , je ne songeais à mes revenus 
que par intervalles. Le présent m'occupait 
bien plus que l'avenir ; j'étais dans une 
situation si douce près de mon oncle le 
pasteur ! Je passais avec lui tout le temps 
que ses devoirs lui permettaient de me 
donner. Il me semblait qu'en l'écoutant 
je devenais meilleur : j'aimais ses discours , 
alors même que je ne partageais pas en- 
tièrement ses idées. 

Un de nos entretiens surtout est resté 
dans ma mémoire. Nous nous promenions 
sous les arbres où je l'avais vu pour la 
première fois. Plein d'idées riantes, jouis- 
sant du présent et même du passé , je 
vantais à la fois tous les plaisirs de ma 
vie. Il portait sur moi un regard indulgent. 
« Tu dois à la Providence , me dit-il , un 
« caractère qui t'a fait échapper au malheur; 
« mais ce présent du ciel ne pourrait tou- 
« jours te suffire. Jusqu'ici tu as livré ta 
« vie au hasard ; il serait temps , mon ami , 
« de commencer à réfléchir. — Mon oncle , 
« j'ai beaucoup réfléchi. — Tu le crois ? — 



m 



iil 



M 






■■ 






>68 JACQUES FAUVEL. 

« Je connais le monde , et je le vois tel 
« qu'il est. En fuyant le collège , les deux 
« premiers individus que j'ai rencontrés 
« étaient un charlatan et un voleur ; depuis, 
« j'ai bien couru , j'ai vu quelques bonnes 
« gens , beaucoup de sots , beaucoup de 
« fripons. Les hommes ne changeront pas : 
« heureusement mon caractère et ma phi- 
« losophie me sauveront de leurs traits , 
« comme ils m'en ont déjà garanti. — Ah ! 
« dit-il en souriant , tu as une philosophie ? 
« — Simple et facile. Saisir avec ardeur 
« les momens agréables , s'étourdir quand 
« les temps sont mauvais , chanter si fort 
« pendant l'orage qu'on cesse de l'enten- 
« dre, s'endormir avec insouciance et s'é- 
« veiller avec gaîté ; voilà mon système. 
« — Je suis loin de m' étonner que tu n'aies 
« pas des idées plus justes et plus élevées. D'où 
« les aurais-tu reçues? Pauvre enfant, aban- 
« donné sur la terre , sans parens , sans fa- 
it mille... ! — Àh fmon oncle, j'ai une famille, 
a depuis que je vous connais. » Il me serra 
tendrement dans ses bras, et continua ainsi : 
K Je ne t'accuse point ; je dirai même qu à 



IMPARTIE. — CHAPITRE XVII. 169 
« ton âge celte philosophie légère n'a pas 
(( les dangers que plus tard elle entraîne. 
« Jeune nautonier , si tu le couches dans 
« ta nacelle , tu n'exposes que loi ; et 
a si les vagues la jettent sur un écueil , 
a n'ayant à sauver que loi seul , tu peux 
« encore échapper à la nage. Mais l'hom - 
S me est-il fait pour vivre isolé ? Ses devoirs 
« l'attachent à ses semhlables ; il se choisit 
« une compagne ; son existence se multiplie 
« par celle de ses enfans : comment l'in- 
« souciance lui suffirait-elle ? C'est de cou- 
ce rage qu'il doit s'armer dans les vrais 
« périls de la vie. C'est par l'étendue 
« de sa raison et par la fermeté de son 
« caractère qu'il prévoit , éloigne ou sur- 
ce monte le malheur. Eh ! combien de fois 
« celte philosophie, plus haute que la tienne, 
(c n'offre-t-elle encore que de vaines res- 
te sources ? Mon fils , puisses-tu ne jamais 
« savoir par ton expérience qu'il est des 
« maux qui brisent l'âme la plus forte ! ....» 
Ici le vieillard s'arrêta ; des pleurs mouil- 
lèrent sa paupière ; je crus deviner quels 
sentimens l'oppressaient : bien jeune il avait 
I. « 



■ 



Sjo JACQUES FAUVEL. 

été marié, ce Ah ! reprit-il , dans les perles 
« irréparables , quels secours humains ne 
« seraient impuissans ! Le courage s'éteint , 
« l'espérance meurt , et la vertu même se 
(( trouble ; il faudrait succomber , si la 
K résignation ne descendait du ciel pour 
« ranimer nos forces défaillantes. » 

Ses discours me touchaient. J'étais loin 
de reconnaître la supériorité de sa philo- 
sophie sur la mienne ; mais je craignais 
trop de l'affliger pour combattre des idées 
qu'il m'exposait avec un désir si pur de me 
guider vers le bonheur. 

Un mois s'était écoulé , et de jour en 
jour je remettais mon départ. J'avais reçu 
de mon frère une lettre fort polie , par la- 
quelle il m'invitait à l'aller voir. Mon tuteur 
ne me répondit point. Cependant il était 
temps de me concerter avec lui , soit pour 
prendre un état , comme le conseillait mon 
oncle le pasteur, soit pour me décider à 
vivre indépendant avec mes revenus , comme 
j'en avais le désir. 

Quel regret j'éprouvai en quittant cette 
maison qui m'était devenue si cbère ! Mon 



:h i 



IMPARTIE. — CHAPITRE XVII. i 7 i 
oncle était profondément attendri. « Que 
« Dieu veille sur toi , mon cher enfant » 

répétait -il d'une voix émue! J e ne 

m'arrachai qu'avec effort de ses bras. 
Non, vénérable pasteur , je n'oublierai 
jamais vos bontés paternelles , vos discours 
si tendres et vos exemples si touchans. 
Je me souviendrai sans cesse de la paix 
que j'ai goûtée près de vous ; et, trop faible 
pour imiter vos vertus , je leur conserverai 
du moins un respect éternel. 

André me conduisait dans une petite 
cariole jusqu'à la première couchée. Au 
milieu du jour, je voulus qu'il retournât 
sur ses pas , pour que dans la soirée son 
maître ne fût pas privé de ses soins. J'em- 
brassai ce bon serviteur; et, les larmes 
aux yeux , je lui recommandai mon oncle. 



in-2 



JACQUES FAUYEL. 



Vl\V^vVVWViV*VV\WVVVVVVVWVVVV\\A\\\WVvVVVV»VVVWVVVVVVVVV*WVV\^VV\>*\ 



CHAPITRE XVIII. 

Visites de Fauvel à son frère et à sa 
sœur de lait. 



Avant d'aller chez mon tuteur, je voulais 
me rendre à l'invitation de mon frère , et 
surtout voir Thérèse , ma bonne sœur de lait. 

Un matin, vers dix heures, j'approchais 
du château de mon frère , lorsqu'on tra- 
versant un bois coupé par une longue et 
large avenue, j'entendis un bruit de cors, 
de chiens , de chevaux , et je vis passer 
rapidement une troupe de cavaliers et de 
piqueurs. Quel plaisir ! c'est une chasse , 
une grande chasse avec tout le luxe et le 
tumulte des chasses royales : sans doute 
Achille Fauvel court le cerf dans ses bois. 
J'interrogeai le premier paysan que je ren- 
contrai ; il me dit qu'on chassait pour Mon- 



IMPARTIE. — CHAPITRE XVIII. i : 3 
seigneur; mais que M. le baron ne chassait 
pas en personne. 

En continuant ma roule vers le château , 
je pensais à ces mots de monseigneur et 
de baron. Mon frère avait des titres, et l'on 
me nommait Fauvel tout court , ou bien 
Jacques Fauvel ; il jouissait d'une fortune 
considérable , et je n'en avais qu'une mo- 
dique : tout cela me paraissait assez sin- 
gulier. « Bon! me dis-je , quand on a un 
« nom sans reproche , et trois mille livres 
« de renie , on ne peut envier le sort de 
« personne. » 

A mon arrivée , il se fit un grand mou- 
vement parmi les domestiques. Mon frère 
et moi , nous eûmes peine à nous recon- 
naître, ou plutôt nous ne nous reconnûmes 
pas du tout : nous étions si jeunes quand 
on nous sépara ! Achille me parut se porter 
à merveille. C'était un gros garçon de vingt 
ans , blanc et rose , qui était émancipé , mais 
qui avait encore sa bonne et son précepteur. 
Madame Lambert, sa bonne , avait pris le 
titre de femme décharge; et M. Gautier, son 
précepteur, s'était fait son intendant, La 



lu 

II 



n 



i 7 4 JACQUES FAUVEL. 

chasse relardant l'heure de son dîner, ce qui 
le tourmentait beaucoup , nous causâmes 
assez long-temps. Son ton avait de la lan- 
gueur, et ses manières annonçaient de la non- 
chalance. 11 me parla peu de moi, beaucoup 
de lui ; il me vanta sa fortune de soixante 
mille livres de rente , sa noblesse fort an- 
cienne du côté de sa mère ; il m'expliqua 
avec dciail comment il avait pris le nom 
de baron de La Dijodic ; puis il gémit des 
injustices que le sort lui faisait éprouver. 
Je crus d'abord qu'il voulait ajouter à son 
bonheur le plaisir d'être plaint ; mais c'est 
de la meilleure foi du monde qu'il alla 
iusqu'à me dire que la nature et les hom- 
mes étaient déchaînés contre lui. Les mal- 
heurs qu'il me cita étaient si insigaifians, 
si puérils que je m'en souviens à peine. 
Souvent il répétait : « Ces choses - là ne 
« sont faites que pour moi ! » et il s'ex- 
cusait de s'emporter de la sorte , en disant 
d une voix très douce qu'il avait les pas- 
sions très vives. 

Un grand bruit nous annonça le retour 
des chasseurs. « Quel tapage ! dit mon frère ; 



I« PARTIE. —CHAPITRE XYIII. i : 5 
h mon précepteur aime la chasse, cl voilà 
<( le vacarme qu'il me fait subir tout l'au- 
(( tomne. J'en ai continuellement la mi- 
(t graine ; mais venez , il faut les recevoir.» 
Nous trouvâmes dans le salon plus de vingt 
gcntillàlrcs des environs , tous chasseurs 
intrépides , bien balelans , bien bruyais , 
bien affamés. Ils nous accueillirent avec 
de grands éclafs de voix, et se précipitèrent 
à table dès qu'on eut servi. Jamais je n'avais 
vu un repas aussi abondant et aussi délicat. 
Les chasseurs buvaient, mangeaient, par- 
laient , se servaient et se faisaient servir 
avec ardeur et sans cérémonie. Mon frère , 
derrière le fauteuil duquel se tenait madame 
Lambert , sa femme de charge , s'animait 
quelquefois par de petites impatiences 
contre son cuisinier ou contre ses laquais. 
Il mangea beaucoup , tout en se plaignant 
de n'avoir pas d'appétit. Après trois grandes 
heures, on passa de la table au jeu. Tous 
ces hobereaux aiment à jouer, et sontmauvais 
joueurs ; on criait , on se disputait ; mon 
frère se dépitait comme un enfant : ce- 






176 JACQUES FAITVEL. 

pendant il gagna , et je crus voir qu'il ra- 
massait son gain sans plaisir. 

Le lendemain, j'espérais visiter avec mon 
frère son parc , ses jardins ; il craignit 
que l'air ne fût un peu frais, et je lui tins 
compagnie au coin de son feu. « Vous êtes 
« bien heureux , me dit - il , d'avoir pu 
« courir le monde , tandis que moi je 
k mène une vie casanière et monotone. 
« Mais , » ajoula-t-il en se levant presque 
avec vivacité , « je sortirai de ce maudit 
« château. » 11 me confia, en se rasseyant, 
que l'ambition le dévorait , et qu'un cousin 
de sa mère étant grand-écuyerdu duc régnant 
de Saxe-Gotha, il espérait jouer avant peuun 
grand rôle sur la scène du monde. Après 
m'avoir long-temps parlé de ses projets, il 
voulut connaître mes aventures. Le pauvre 
jeune homme levait les yeux au ciel, et frémis- 
sait au récit de chaque situation difficile où 
je m'étais trouvé. Je lui fis ensuite des ques- 
tions sur les personnes qui m'intéressaient : 
il ne connaissait pas Thérèse ; il me donna 
quelques détails sur mon oncle Christophe 
et mon cousin Anselme. Depuis huit mois, 



■ 



IMPARTIE. — CHAPITRE XV III. 177 
l'un et l'autre n'habitaient plus Issoire. 
Mon oncle , pour suivre un procès d'un 
de ses cliens , le comte de Jarenne , avait 
été à Paris, s'y était établi et avait acheté 
une charge de procureur au Châtelet. Je 
fus ravi d'apprendre que , pour conférer 
avec mon tuteur, j'étais obligé d'aller à 
Paris. Quelle occasion favorable de voir 
cette grande ville ! et quel bon emploi 
j'allais y faire de la fortune que j'avais en 
espérance ! 

La conversation languissait, lorsque nous 
entendîmes des violons. « Quel ennui ! 
« dit mon frère , il m'est impossible d'avoir 
« un moment de repos. » En regardant 
par la fenêtre, j'aperçus des ménétriers 
et des paysans avec des bouquets. « Est-ce 
ic votre fête ? dis - je à mon frère. — 
« Eh ! non, me répondit- il, c'est la fête 
« de ma femme de charge ; et c'est une 
« surprise que nous avons l'habitude de lui 
« faire tous les ans. » Nous descendîmes. 
Madame Lambert eut soin de jouer l'éton- 
nement et de pleurer , quand nous lui pré- 
sentâmes nos bouquets. Les fermiers et les 



I 



ï-i 




■ I 



I 



lui 






i 7 8 JACQUES FAUVEL. 

métayers lui rendirent hommage ; le bailli 
la complimenta. Femme de charge d'un 
seigneur opulent , elle avait aussi ses flat- 
teurs. Après le dîner, qui fut encore plus 
délicat que celui de la veille , madame 
Lambert fit les honneurs d J un bal; je dansai 
avec les campagnards , et mon frère s'en- 
dormit sur un fauteuil. 

Le jour suivant, Achille , fatigué des fêles 
qu'on avait données dans son château , 
parlait peu , bâillail souvent ; nous dînâ- 
mes en famille, c'est-à-dire qu'il n'y avait 
à table avec nous que M. Gautier et madame 
Lambert. Ces deux personnages ne lardè- 
rent pas à s'adresser quelques épigram- 
mes. Madame Lambert faisait des plaisan- 
teries sur les grandes chasses ; M. Gautier 
en faisait sur les petites fctes. Bientôt ils pas- 
sèrent des railleries aux reproches: mon frère 
ne rétablissait la paix que par intervalles; 
il avait un ton presque soumis en essayant 
de parler en maître. Les deux premiers 
jours m'avaient peu diverti , celui-ci m'en- 
nuya; je résolus de partir. 

La Dijodie voulait me faire conduire 



IMPARTIE. —CHAPITRE XVIII. 179 
jusqu'à Clermont ; niais son maître cl hôlel 
était allé en carrosse chercher des provisions; 
et dès le point du jour, M. Gautier avait 
emmené tous les chevaux de selle à une 
nouvelle chasse, ce Ces contre-temps n'ar- 
« rivent qu'à moi , dit mon frère ; mes 
(( gens sont hien servis , et je manque de 
« tout. Voyez si je ne suis pas le plus à 
« plaindre des hommes. » Je le consolai , 
et je partis à pied. 

« Mon pauvre frère ! me disais-je après 
« l'avoir quitté, je ne lui portais pas envie ; 
« maintenant je suis tenté d'en avoir pitié. 
« La Providence a mis toutes les jouissances 
(( à sa portée : pourquoi faut-il que son 
« caractère les laisse échapper, ou les change 
« en malheurs ! » 

Bientôt je marchai gaîmenl vers le vil- 
lage où j'avais été nourri. Je ne sais s^il 
était encore tel que je l'avais laissé ; mais , 
en y entrant , j'interrogeai vainement mes 
souvenirs. J'allais m'in former de la demeure 
de Thérèse, lorsqu'à la porte d'une chau- 
mière j'aperçus une jeune paysanne très 
proprement vêtue. Je ne pouvais voir sa 



li 









i8o JACQUES FAUYEL. 

figure , mais sa taille était charmante ; elle 
se retourne , me regarde : « Jacques ! mon 
« frère! s'écrie- 1- elle. — Thérèse! ma 
« soeur! » m'écriai-je en même temps, et 
je la pressai contre mon cœur. Thérèse, 
tremblante , s'appuyait sur mon bras ; son 
sein palpitait ; elle me considérait , puis 
elle baissait les yeux ; son teint se couvrait 
d'une vive rougeur. Moi aussi , je la consi- 
dérais ; elle était dans tout l'éclat de la jeu- 
nesse et fort jolie. Tout à coup , comme 
frappée d'une idée subite : «Venez, venez, » 
me dit - elle ; et m'enlraînant dans sa 
maison vers un berceau où dormait un 
enfant : « Jacques , voilà mon fils. Que 
« de fois son sourire m'a rappelé le temps 
« où nous étions à son âge! Tous les jours 

« je pensais à toi à vous, M. Fauvel. 

« — Ah ! je suis toujours Jacques, toujours 
« ton frère. — Oui , mon frère , mon 
« bon frère : » et elle m'embrassa de nou- 
veau. <( J'ai eu bien du chagrin, me dit-elle ; 
« je suis allée plusieurs fois chez M. votre 
ce oncle Christophe pour savoir où vous 
a étiez. Je revenais en pleurant ; ce mé- 



IMPARTIE. —CHAPITRE XVIII. .8r 
'< chant M. Anselme disau qu'on ne vous 
« reverrait jamais. » 

Au même instant , son mari , homme 
d'une quarantaine d'années, entra dans la 
chaumière. « Mon ami , dit ma sœur en 
« courant à lui , félicite-moi ; le voilà , 
« c'est mon frère , mon frère Jacques dont 
« je t'ai si souvent parlé. — Soyez le bien 
« venu , » me dit ce brave homme avec 
1 accent auvergnat ; « voilà un beau jour pour 
« ma chère Thérèse et pour moi. » Sa cor- 
dialité me fit bien augurer du sort de ma 
sœur, et je fus tout ému de joie. Elle était 
mariée depuis deux ans. Antoine Charlet 
lui avait apporté en mariage quelques ar- 
pens de terre qu'il cultivait, et il était tis- 
serand ; de plus , il tenait l'école du village. 
Sa femme le secondait dans ce dernier 
métier , et tous les enfans la chérissaient 
comme une mère : grâce au travail , il y 
avait de l'aisance dans le ménage. 

En l'honneur de mon arrivée , il y eut 
congé dans l'école. Pendant que Thérèse 
s'occupait de nous préparer à souper , je 
causai avec son mari, « Si vous saviez , lui 



■ 



iSa JACQUES FAUVEL. 

ce clis-je , combien je vous sais gré du bon- 
ce heur "de ma sœur! — Ah! monsieur > 
« me répondit-il , je serais bien ingrat si 
ce je ne la rendais heureuse. J'ai quinze 
<c ans de plus qu'elle ; je ne suis pas 
ce beau ; donc elle ne peut pas avoir d'amour 
« pour moi : mais elle a tant d'amitié , 
ce tant d'amitié , que je ne saurais la re- 
« garder sans éprouver de la reconnais- 
cc sance. » Thérèse , qui , en rentrant , avait 
entendu ces mots , vint à nous , passa un 
bras autour du cou de son mari , me tendit 
l'autre main , et en même temps ses yeux 
se portaient avec tendresse sur le berceau 
de son enfant. 

Le souper me parut excellent , et je ne 
regrettai pas le cuisinier du château de 
mon frère. Ma sœur et son mari exigèrent 
que je prisse leur lit ; ils passèrent la nuit 
clans la classe des enfans sur un matelas 
que leur avait prêté une voisine. Le len- 
demain ils m'accompagnèrent une grande 
lieue sur la roule de Clermont. Je n'es- 
saierai pas d'exprimer combien cette sé- 
paration me coûta ; j'embrassais ma sœur, 



I 



I" PARTIE. — CHAPITRE XVIII. iS3 
j'embrassais son mari. « Nous nous rever- 
« rons , me dit Thérèse en fondant en 
m larmes. — Oui , j'en ai lé pressentiment, 
« nous nous reverrons , répétai-je d'une 
« voix étouffée : » et je m'éloignai pré- 
cipitamment. 



i84 



JACQUES FAUVEL 






|| 



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CHAPITRE XIX. 



i 



Voyage par le coche. 

En arrivant à Clermont , je courus i» la 
demeure de mon ami Félix Duclos. J'eus 
le regret de ne pas le trouver. Après avoir 
suivi avec distinction un cours de médecine 
à Montpellier , il s'était livré à l'étude de 
l'histoire naturelle, et voyageait dans les 
Alpes. J'aurais eu un grand plaisir à revoir 
avec lui la petite rue par laquelle je m'étais 
enfui du collège; j'y allai seul. J'avoue 
que je fus un peu effrayé en regardant, par 
le soupirail, la cave où je m'étais précipité. 
Je venais de me conduire en brave mi- 
litaire , et je n'aurais pas voulu recommencer 
le saut que j'avais fait élant écolier. 

Rien ne m'arrêtait à Clermont , puisque 
mon ami n'y était pas. Je partis pour 



I rc PARTIE. — CHAPITRE XIX. i85 
Moulins , où passe le grand coche qui va 
de Lyon à Paris, et j'y montai à deux 
heures du matin. La nuit était noire ; je 
ne distinguai ni les traits ni la tournure 
de mes compagnons de voyage. Le mou- 
vement monotone et lent de la pesante 
machine m'eut bientôt endormi comme 
eux. Je me réveillai le premier. Le jour 
naissant me fit voir en face de moi une 
femme jeune, élégante et d'une figure fort 
agréahle. A côté d'elle était une autre femme 
qui avait passé la trentaine , et que je ju- 
geai être sa suivante. Trois hommes com- 
plétaient la voiture : un huissier que je 
reconnus pour tel à son écritoire pendue 
à la boutonnière d'un vieux justaucorps 
noir ; un marchand de vin très replet , le 
cou enfoncé dans les épaules , les mains 
jointes au bas de l'estomac , et maintenu 
par le poids de son corps dans une par- 
faite immobilité ; un séminariste long, grêle 
et pâle , les bras pendans et la tète allant 
en avant et en arrière , selon les cahots 
de la voiture. Leurs figures grotesques 
m'amusaient; mais je finissais toujours par 
I- 8* 



■ 



•*M 



«• I =er. 



,86 JACQUES FAtJVEL. 

reporter mes regards sur la jeune femme , 

qui vraiment était charmante. 

Le réveil devint général. La jolie voja- 
geuse ouvrit des yeux . doux et languis- 
sans ; elle se bâta de réparer quelque léger 
désordre dans sa toilette , et son embarras 
me parut l'embellir encore. La femme de 
chambre se mit à parler avec volubilité. 
Que disait-elle? je n'écoulais pas; je me 
taisais , j'étais en contemplation devant ma 
belle compagne de voyage, qui , de son 
côté , gardait le silence. Je n'étais pas seul 
à l'admirer ; l'huissier la considérait d'un 
air niais , le gros marchand d'un air jovial , 
et le petit abbé la regardait en-dessous. 

Au bas d'une côte plus longue que rude 
à gravir, le cocher invita , selon l'usage, les 
voyageurs à marcher. Je m'élance le pre- 
mier à terre ; je donne la main pour des- 
cendre à la jeune dame , je lui offre mon 
bras : quel bonheur ! après quelques ci- 
vilités , on l'accepte. Il fallut bien com- 
mencer l'entretien par des lieux communs 
sur le beau temps , sur la richesse des 
silos que nous apercevions. INous en vînmes 



1"= PARTIE. — CHAPITRE XIX. 187 

à parler des romans et des pièces de théâtre 
qui alors faisaient le sujet de toutes les 
conversations. Que desprit et de goût mon- 
trait la voyageuse ! elle s'exprimait avec une 
grâce et une facilité qui m'enchantaient. 
De la littérature, nous passâmes au mariage 
du roi, aux fêles magnifiques cpii se pré- 
paraient à Versailles , et dans lesquelles de- 
vaient briller tous les arls. Nous en étions 
à quelques anecdotes de cour qui circu- 
laient déjà dans la province, lorsqu'à mon 
grand regret il fallut remonter en voilure. 

Combien je désirais qu'il se rencontrât 
souvent des côtes à gravir ! Quel plaisir 
d avoir six jours à passer avec une aussi 
aimable personne ! Le lendemain , la con- 
naissance était plus avancée ; je sus que 
celle dame se nommait Henriette de Farge- 
mon , et que , veuve d'un officier tué à je 
ne sais quel siège, elle quittait Lyon pour 
aller habiter Paris. Nouveau bonheur ! Le 
terme du voyage peut donc n'être pas celui 
de mes relations avec celte femme intéres- 
sante ! Je me hasardai à dire que je m'es- 
timerais heureux si à noire arrivée je 



■i 



I! 



,88 JACQUES FAUVEL. 

pouvais lui être de quelque utilité , soit 
pour la conduire à son logement , soit pour 
lui en chercher un. Je la priai de disposer 
de moi , j'étais à ses ordres...,. Sans ac- 
cepter, sans refuser, elle me remercia d'une 
manière gracieuse. 

Mes compagnons de voyage ne m'oc- 
cupaient guère. Un matin , madame de 
Fargemon me fit penser à eux. Plaisantant 
sans aigreur, avec décence, elle se di- 
vertit à leurs dépens : ce fut comme 
un signal qu'elle me donna. Depuis cet 
instant , je m'amusai à jouer mille tours 
innocens à ces pauvres diables ; et j'eus 
le talent de faire rire aux éclats madame 
de Fargemon et mademoiselle Lucile , sa 
femme de chambre , pour qui j'avais beau- 
coup d'attentions. Ces dames étaient char- 
mées surtout quand j'effrayais le jeune abbé, 
en lui contant des histoires de voleurs. 

Plus nous approchions du terme de ce 
trop court voyage, plus madame de Far- 
gemon me montrait de bonté , de confiance 
et d'amabilité. Quelquefois , en marchant , 
je pressais son bras sans qu'elle laissât voir 



I e PARTIE. — CHAPITRE XIX. 1S9 
de courroux. Dans la voilure, mes regards 
étaient toujours fixés sur elle ; elle ne dé- 
tournait pas toujours les siens ; j'y distin- 
guais de l'intérêt pour moi. Plus de doute ; 
les sentimens que ma bouche n'osait expri- 
mer étaient compris et n'étaient pas dé- 
daignés. 

Que d'espérances m'agitaient quand nous 
arrivâmes à Paris ! 11 élait encore grand 
jour : on ouvre la portière ; au moment où 
j 'offre la main à madame de Fargemon , 
sa femme de chambre lui fait un signe , 
lui glisse quelques mots à l'oreille ; elle 
descend , mais avec un air de réserve , de di- 
gnité tout nouveau pour moi. Mademoiselle 
Lucile est encore plus digne, plus sérieuse 
que sa maîtresse , et toutes deux me font une 
profonde révérence. Tandis que le mar- 
chand, l'huissier et le séminariste m'embras- 
sent sans rancune et même avec tendresse , 
madame de Fargemon fait approcher une 
voiture de place. Je m'avance , je balbutie 
quelques mots ; une seconde révérence plus 
grave que la première est toute la réponse 
que je reçois. Je reste interdit, la voilure 



■ 



' 






îgo JACQUES FAITVEL. 

part ; je me décide, et je suis le fiacre à la 
course ; course périlleuse pour un nouveau 
débarqué , non habitué encore aux embarras 
de Paris. Heureusement je les esquive avec 
assez d'adresse. Je commençais à perdre 
baleine; la voiture avait de l'avance sur moi; 
mais enfin elle s'arrête à la porte d'un grand 
bôlcl garni, rue de la Jussienne. Je m'arrête 
moi-même pour respirer ; et je vois un 
homme, gros, court, richement velu, sortir 
de la maison , s'empresser , donner la main 
à la belle veuve , à la femme de chambre , 
les faire entrer dans l'hôtel, et tous trois 
disparaissent à mes yeux. 

Après un moment de surprise, « Par- 
« bleu! dis-je, je ne me serai pas essoufflé 
ce uniquement pour voir un autre lui don- 
« ner la main. C'est dans un hôtel garni 
« qu'elle vient d'entrer ; qui m'empêche 
« d'y loger comme elle ? Je saurai ce que 
k tout cela signifie. » Je pris une chambre 
au troisième , dans un corps de logis au 
fond de la cour, et de ma fenêtre on 
voyait l'appartement de ma compagne de 
voyage. 



I« PARTIE. — CHAPITRE XIX. 191 
Le gros monsieur qui s'était trouvé là 
si à propos pour la recevoir, ne resta pas 
long - temps chez elle. Un laquais vint 
l'avertir ; il descendit avec mademoiselle 
Lucile, qui l'éclairait en lui témoignant le 
plus profond respect. Je descendis aussitôt 
de mon côté , voulant absolument que la 
femme de chambre m'expliquât le brusque 
changement d'humeur de sa maîtresse. Je 
vais à elle , je l'interroge avec vivacité ; 
ma vue l'étonné ; mais à peine a-l-elle 1 air 
de me reconnaître , et elle rentre dans 
l'appartement de madame de Fargemon , 
en me faisant une nouvelle révérence. 

J'étais indigné : « Eh quoi ! dans le 
« voyage on m'accueille , on me témoigne 
k de l'intérêt , on me montre de l'esprit , 
cf de l'amabilité, oh ! beaucoup d'amabilité ! 
« et à Paris on ne me connaît pas ! Quel 
« singulier caprice ! Mais je ne me lais— 
« serai point tourmenter par le sentiment 
« auquel j'allais me livrer. Est-ce pour 
« madame de Fargemon que je faisais le 
« voyage de Paris ? Ne suis-je pas dans le 
« séjour des distractions? Les spectacles , 



M 

tf I 



192 JACQUES FAD^VEL. 

<( les amusemens , les fêtes vont se disputer 
« tous mes inslans. 11 faut prendre les 
« moyens de în'environner de plaisirs; et 
« dès demain je verrai mon tuteur. » 



■ 



1" PARTIE. — CHAPITRE XX. 



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CHAPITRE XX. 



Les affaires et les amours. 



Ayant de sortir le lendemain, mes regards 
se portèrent sur les fenêtres de madame 
de Fargemon; j'eus peine à retenir un 
mouvement de dépit et de regret. « Point 
k de faiblesse, me dis-je avec fierté. Ne 
« pensons qu'aux affaires, et laissons les 
« amours. » 

J'allai à l'hôtel du comte de Jarenne 
pour savoir l'adresse de mon tuteur. Un 
vieux domestique était devant la porte ; je 
lui demandai s'il connaissait M. le procu- 
reur Christophe Menars. « Nous ne le con- 
« naissons que trop; vous pouvez voir 
« l'effet de ses soins, » répondit-il avec 
humeur, et en m'indiquant une affiche 
placée au-dessus de la porte. Je levai la 

L 9 






■ 






, 9 4 JACQUES FAUVEL. 

tête et je lus : Hôtel à vendre. Un peu 
confus d'abord , je me remis. « Pourriez- 
« vous , dis-je , me donner l'adresse de ce 
« M. Menars ? — Rien n'est plus facile. 
« Il habite la maison qu'il vient d'acbeler 
« à l'entrée du cloître Notre-Dame. » Ce 
rapprochement d'un client obligé de vendre 
sa maison , tandis que son procureur en 
achète une , ajoutait à ma confusion et me 
donnait de la curiosité. Je fis causer le 
vieux domestique. 11 me raconta des faits 
nombreux. Le comte de Jarenne n'était 
pas le seul client qui eût à se plaindre de 
mon oncle. J'appris surtout avec étonnement 
que , fort embarrassé de son fils Anselme , 
mon oncle venait d'en faire un marchand 
de gazes et d'étoffes de soie, en lui livrant la 
dépouille d'un honnête négociant qui avait 
eu le malheur de le choisir pour son pro- 
cureur. Sans me vanter de la parenté , j'allai 
chercher mon tuteur à l'adresse indiquée. 
La maison avait fort belle apparence. Je 
monte , je vois une étude un peu enfumée 
où travaillaient trois ou quatre jeunes clercs. 
Je dis mon nom et demande qu'on an- 



■■ 



I" PARTIE. — CHAPITRE XX. i g 5 
nonce ma visite à M. Christophe Menars. 
Un des clercs s'empresse, et les portes 
qu'il laisse entrouvertes me permettent 
de tout entendre. A peine avait-on dit à 
mon oncle qu'un jeune homme désirait lui 
parler , qu'avec ce ton de colère dont je 
n'avais pas perdu la mémoire , il cria : « Je 
K n'y suis pas, » de manière à constater sa 
présence même pour ceux qui eussent 
encore été chez le portier. « Il se nomme 
'< Jacques Fauvel, et dit être votre neveu. 
« — Jacques Fauvel ! comment ? il n'est 
« pas mort! C'est un imposteur. Je n'y 
«• suis pas. » Déjà le clerc revenait : At- 
« tends, attends, cria mon oncle. Jacques 
« Fauvel ! c'est donc bien lui qui m'a écrit. 
« Ah ! que de contre-temps dans la vie ! 
« Fais entrer , j'y suis. » 

Je m'avançais pour l'embrasser ; il recula 
trois pas , et du ton le plus irrité : « Vous 
« voilà , monsieur , me dit-il , vous voilà 
« donc de retour de vos voyages ! Jamais 
« pupille a-t-il donné à son tuteur plus de 
« soucis , plus de chagrins , plus de tour- 
i< mens que vous ne m'en avez causé? 



-, 



I 



I 



i 9 6 JACQUES FAUVEL. 

«• Fermez donc la porte ! que ces jeunes 
« gens n'entendent pas cette conversation 
«■ de famille. » Mon oncle le pasteur 
m'avait recommandé de ne pas oublier les 
égards que je devais à mon tuteur ; en 
conséquence , je m'efforçais de lui témoigner 
de la soumission , des regrets et même de 
l'affection. Je lui demandai des nouvelles 
de mon cousin Anselme : sans m'écouter , 
il continuait de s'emporter. Je lui dis, avec 
autant de calme qu'il me fut possible, que 
je le priais de considérer que je n'étais 
plus d'âge à recevoir des, leçons , et que je 
serais bientôt en âge de demander des 
comptes. Ces derniers mots le troublèrent ; 
il fut quelques minutes silencieux , puis 
il reprit d'un ton moins aigre : m Si je te 
« gronde , c'est parce que je t'aime ; si tu con- 
te linuais d'être ingrat , lu me ferais mourir 
« de ebagrin. Tu ne sais pas dans quel mo- 
rt ment tu arrives ; je suis trahi , dépouillé. 
« Tu viens pour assister à ma ruine. Un 
« maudit comte de Jarenne m'a enlevé de 
« cette bonne ville d'Issoire , que j'aimais 
« tant; il m'a transporté dans Paris où je suis 



IL 



■ I 



I" PARTIE. — CHAPITRE XX. 197 
« comme dans une forêt. J'ai à peu près 
k rétabli ses affaires, et j'ai détruit les mien- 
« ries. 11 me paye d'ingratitude comme tant 
« d'autres , et bientôt je serai aussi pauvre 
« que toi. — Je conçois que, si vous n'avez 
« pas plus que moi , vous pouvez ne pas 
« vous trouver assez riche ; mais je vous 
te réponds que je suis très content de mes 
(( trois mille livres de rente. — Trois mille 
« livres de rente ! As-tu fait fortune dans 
« les voyages ? Qui t'a dit que tu as trois 
(f mille livres de rente? — C'est mon oncle 
« le pasteur. — Paul Menars t'a dit que tu 
« as trois mille livres de rente ? Voilà un 
« habile financier. Troismille livres de rente! 
<( Plût au ciel que tu en eusses seulement 
« la moitié ! tu pourrais me faire du bien 
« dans mes vieux jours ; mais tu n'auras pas 
« trop pour loi , et je ne te demande rien. 
« — Je voudrais pouvoir vous dire la même 
(( chose ; mais , en attendant ma majorité , 
« une pension m'est nécessaire , et j'espère 
(( vous trouver aussi loyal que je le serai 
« dans tous les temps avec vous et avec 
« mon cousin . — Ah ! ton bon ami ! mon 



: 



■ 






M 



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198 JACQUES FAL'VEL. 

h pauvre petit Anselme ! combien tu l'as 
« désolé en quittant le collège ! il en a 
« été malade. Maintenant il est dans une 
« position aussi triste que la mienne. Que 
« de torts nous a faits ma bonté ! Un mar- 
te eband qui se noyait a réclamé mon secours, 
« j'ai fait d'énormes avances ; pour ne pas 
« tout perdre, il a fallu prendre son magasin; 
fc et Anselme , ton bon petit cousin An- 
« selme , qui devait me remplacer , briller 
« au Châtelet , avoir un état distingué, le 
<f voilà à la tête d'un magasin d'étoffes de 
« soie. Que de peines pour ce pauvre en- 
« fant ! heureusement il a une bonne tète. 
« ïi faudra que tu fasses comme lui, que 
« tu prennes un état. » J'essayais toujours 
de faire entendre à mon tuteur qu'il fal- 
lait commencer par régler ma pension. Ce 
mot de pension rallumait sa bile. Tantôt il 
me disait que je n'avais rien , tantôt que 
je n'avais presque rien. « Que t'ont laissé 
« tes païens ? quelques arpens de terre , 
« qu'il a fallu vendre pour payer ton édu- 
« cation. » Parfois , dans ses intervalles 
de courroux, il m'invitait à dîner, ou 



I" PARTIE. — CHAPITRE XX. 19g 
me demandait mon adresse. Un instant 
après il se dédommageait en criant plus 
fort : nous finîmes par ne plus pouvoir 
nous entendre; je le laissai, craignant, si 
la conversation continuait, de le voir suf- 
foqué par la colère. 

Mes affaires ne se présentaient pas sous 
un riant aspect. J'y songeais en mangeant 
avec appétit le modeste dîner qu'on m'avait 
servi dans ma chambre. Une musique douce 
et mélodieuse me fait sortir de ma rêverie. 
Madame de Fargemon préludait sur son 
théorbe. Ses croisées étaient ouvertes; elle 
était seule , je pouvais la voir , je pouvais 
l'entendre. Bientôt elle marie les sons de 
sa voix à ceux de son instrument ; elle 
chante une ballade fort à la mode , un 
peu fade ; mais combien ce choix me donne 
à penser ! Les paroles du premier couplet 
sont des conseils à un berger qui s'effraie 
des rigueurs de celle qu'il adore. L'espoir 
renaît dans mon âme , et , quoique chan- 
tant fort mal , je me hasarde et j'essaie le 
second couplet. Je suis cerlavn d'avoir été 
entendu ; et l'on ne ferme pas la fenêtre ! 



H 



200 JACQUES FAUVEL. 

C'est bon signe, je crois : et je ne me trompe 
pas, car à l'instant même la belle Hen- 
riette , d'une voix émue, commence le troi- 
sième couplet. Mon bonheur est certain. 
Mais ce dernier couplet recommande la 
prudence ; il faut se tenir en garde contre 
les indiscrets ; aussi , après l'avoir chanté , 
elle ferme sa croisée , je ferme la mienne : 
je suis trop heureux. Que m'importent la 
colère , les chicanes et l'avidité de mon 
oncle ! Ne pensons qu'aux amours, et lais- 
sons les affaires. 

Je ne pouvais me présenter chez madame 
de Fargemon , puisqu'elle exigeait de la 
prudence. J'allai aux Tuileries, de là au 
spectacle ; partout je fus distrait , et par- 
tout enchanté. Je m'endormis fort tard. 
Le lendemain , lorsque j'eus entrouvert 
les yeux , pendant que j'étais dans cet état 
si agréable où l'on ne dort plus , sans être 
encore éveillé , madame de Fargemon s'of- 
frit à ma pensée. De vagues rêveries me 
la représentaient avec tous ses charmes. A 
peine levé , je courus à ma fenêtre ; celles 
de ma belle voisine étaient ouvertes. Un 



IMPARTIE. — CHAPITRE XX. 201 
domestique de l'hôtel entra dans ma cham- 
bre ; je lui témoignai mon étonnement de ce 
que la jeune dame qui logeait en face de moi 
fût éveillée si malin. « Monsieur, me dit- 
ce il , celte dame est partie. — Comment, 
u partie... ! » Elle était partie la veille , pen- 
dant que j'étais sorti , peu de momens après 
avoir chanté ces couplets qui m'avaient 
enivré d'amour et d'espoir. Une voiture 
était venue la prendre , elle avait quille 
1 hôtel sans indiquer sa nouvelle demeure. 

Cela se conçoit-il ? me tromper ! m'échap- 
per ainsi une seconde fois ! A.vant qu'elle 
m eût séduit de nouveau par ces perfides 
couplets , je pouvais ne l'accuser que de 
caprice et de fierté ; mais, au moment où 
elle se dispose à me quiller , se faire un jeu 
cruel d 'exaller ma tête, pour mieux dé- 
chirer mon cœur ! il y a de la fausseté , 

de la barbarie ! Tourmenté dans mes 

amours , contrarié dans mes affaires , suis- 
je assez poursuivi par le sort ? 

Tandis que je me livrais à mon dépit , 
j'entends frapper doucement à ma porte; 
elle s'entr'ouvre : un grand jeune homme 



3 



202 JACQUES FAUVEL. 

avance sa tèle dans la chambre en disant : 

« M. Fauvel ? Ah ! le voilà. » II. étend 

les bras pour m'embrasser ; je reconnais 
mon cousin Anselme. Sa tête n'avait pas 
grossi , et son corps s'e'lait prodigieuse- 
ment élancé. « Ah ! mon cousin Fauvel , » 
poursuit- il en essayant de pleurer, 
« voici mon premier moment de bonheur 
« et de joie depuis que j'ai quitté la 
« ville d'Issoire. » Malgré tous mes sujets 
de mécontentement contre son père et con- 
tre lui , j'eus quelque plaisir à revoir un 
parent avec qui j'avais passé mon enfance. 
Je ne tardai pas à deviner qu'Anselme 
venait m'apporter des paroles de paix. 11 
me répéta tout ce que mon oncle m'avait 
dit sur le mauvais élal de leurs affaires ; 
puis d'un air riant, qu'il cherchait à rendre 
fin , il ajouta qu'il avait eu avec son père 
une grande scène dans laquelle il avait 
bien parlé pour moi. « Que je m'applaudis 
« de mes efforts , mon cousin ! Je suis par- 
ce venu.... mais ce n'est pas sans peine...; 
« je suis parvenu à obtenir pour vous 
« une pension de huit cents livres, à con- 



Ijns 



I" PARTIE. — CHAPITRE XX. 2o3 
« dilion que vous ferez votre droit; et.... 
« vous ne vous attendez pas à ceci.... , ce 
« sera mon père qui payera les inscrip- 
« tions. » Je me récriai, et je reçus fort mal 
l'ambassade. Anselme reprit aussitôt sa voix 
larmoyante. « Vous ne savez pas , me dit- 
ce il , dans quelle position nous sommes. 
« Us sont bien heureux ceux qui sont 
« riches ; moi , je leur porte envie. De quoi 
« vous plaignez-vous? vous allez être avocat; 
<( et moi je ne suis qu'un pauvre petit mar- 
te chand qui commence. Mon père fait plus 
h pour vous que pour moi ; je ne m'en 
« plains pas , j'ai toujours eu tant d'amilié 
« pour vous ; mais il me semble qu'il pour- 
« rail bien venir à mon secours. 11 ne m'aide 
« pas, et pour mon commerce je suis obligé 
« de recourir à des emprunts.. » Anselme 
continua long-temps sur le même ton. 11 
me parla si souvent d'emprunts , répéta 
lant de fois qu'il empruntait, que je finis 
par lui dire que je voudrais bien emprun- 
ter aussi. A ce mot, je crus voir sur son 
visage un mouvement de satisfaction qu'il 
se hâta de réprimer. 11 me fit beaucoup 






f 






204 JACQUES FAUYEL. 

d'objections; il insista sur ce que les 
intérêts étaient très chers. Je répondis 
que, pendant les premiers mois de mon 
séjour à Paris , une pension de huit cents 
livres ne pouvait me suffire. Je le pressai 
tellement qu'il consentit à pailer pour moi 
le jour même à son prêteur. Sans me pro- 
mettre rien de plus , il me dit que je pour- 
rais aller le trouver à cinq heures du soir à sa 
boutique, rue Saint- Denis, à la Bonne Foi; 
et il me quitta en me témoignant de nouveau 
toute la joie que lui causait mon arrivée. 

J'allais avoir une pension , j'allais em- 
prunter ; mes affaires prenaient un tour 
favorable : quelle heureuse diversion à mes 
chagrins d'amour ! 

A cinq heures précises, j'étais chez mon 
cousin. Je traversai une boutique vaste , 
richement garnie , où j'aperçus autant de 
garçons marchands qu'il y avait de clercs 
dans l'étude de mon oncle. On me fit mon- 
ter au premier. 

Anselme était en conférence avec un 
monsieur queje présumai être le prêteur ; je 
me félicitai de lui voir une physionomie 



I" PARTIE. — CHAPITRE XX. 2o5 
ouverte et tout l'extérieur du plus honnête 
homme. Je prononçai je ne sais quelle 
phrase où se glissa le mot emprunt ; An- 
selme, comme effrayé, me fît un signe, et, 
après avoir reconduit ce monsieur avec 
beaucoup d'égards : « Vous avez failli , me 
a dit-il, à commettre une grande impru- 
« dence. C'est M. Dumarsy , un de nos 
« premiers fabricans ; il ne faut pas qu'il 
tf sache que j'emprunte, car j'ai besoin qu'il 
« me vende à crédit. C'est un homme très- 
« respectable ; il a une fille unique : celui 
« qui l'épousera fera bien des envieux. » 
Ici mon cousin leva les yeux au ciel et 
poussa un soupir. 

Je n'eus pas besoin de rappeler à mon 
officieux parent le sujet qui m'amenait. 
« Vous êtes mineur , me dit-il ; monsieur 
« Bertrand ( c'est la personne qui m'oblige ) 
« avait bien des scrupules ; enfin je l'ai 
« décidé. Il nous attend , venez. » Nous 
n'allâmes pas loin , car la maison du prê- 
teur touchait à la boutique d'Anselme. 

La figure de M. Bertrand faisait un con- 
traste parfait avec celle de l'honnête homme 



# 



1 






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âo6 JACQUES FAUVEL 

que j 'avais d'abord pris pour lui . La discussion 
ne fut pas longue : j'avais l'humeur facile. 
La seule chose digne de remarque, c'est qu'il 
me sembla qu'à chaque article de notre 
capitulation le prêteur interrogeait de l'œil 
mon cousin : il me combla de politesses, 
et me compta trois mille francs en or. 

Je rentrais plein de joie à l'hôtel : quelle 
est ma surprise ! j'y retrouvé mademoiselle 
Lucile ; elle .faisait enlever des effets, que 
madame de Fargemon avait laissés. L'opu- 
lence me donnait de la hardiesse ; j'aborde 
Lucile, je la supplie de m'apprendre ce 
qu'est devenue sa maîtresse , et si je dois 
désespérer de la revoir. Elle veut s'éloigner, 
je la reliens ; je mets dans sa main une 
pièce d'or ; elle s'attendrit , elle s'huma- 
nise. «11 faut bien s'intéressera vous, » me dit- 
elle , et après m'avoir donné l'adresse de ma- 
dame de Fargemon : « Demain, à sept heures 
« du soir ; surtout ne demandez que moi. » 

J'étais transporté : un rendez-vous pour le 
lendemain ! trois mille francs à dépenser ! 
Heureux Fauvel , tu vois réussir à ton gré 
les amours et les affaires ! 



I" PARTIE. 



CHAPITRE XXI. 



207 



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CHAPITRE XXI. 



Madame de Fargemon. 



Avec quelle impatience j'attendis l'heure 
du rendez-vous ! Je trouvai Lucile chez le 
portier; elle se hâta de me conduire , par 
un escalier obscur, dans une pelite cham- 
bre assez élégante que je jugeai être la sienne. 
Parlant à voix basse et avec rapidité , elle 
m'avoua que jusqu'alors elle avait été contre 
moi ; qu'ayant remarqué dans le voyage 
mes sentimens et l'impression qu'ils faisaient 
sur sa maîtresse , elle n'avait rien négligé 
pour l'empêcher de me revoir. « Ah ! me 
« dit-elle , ma maîtresse est si bonne , si 
« digne d'être heureuse ! et la plus légère 
(( indiscrétion de votre part peut lui causer 
« tant de maux ! Madame a les plus grands 
« ménagemens à garder avec son oncle , 






a8 JACQUES FAUVEL. 

« M. le baron de Redan ; vous l'avez vu le 
« jour de notre arrivée à l'hôtel oùnoussom- 
« mes descendues , en attendant que notre 
« appartement fût préparé. Il aime madame 
« comme sa fille ; elle est son unique héri- 
« tiere , et il croit pouvoir exiger qu'elle se 
« conforme à toutes ses volontés. Or , il a 
« une grande sévérité de mœurs , une ex- 
ce trème rigidité de principes. Recevoir un 
« jeune homme serait un crime à ses yeux. 
« Ah ! monsieur , en ayant la faiblesse de 
« vous écouter , à quel danger j'expose ma- 
te dame ! et que je me repens de ma funeste 
« complaisance ! » Je la rassurai par mille 
sermens de discrétion et d'amour. Lucile, 
attendrie , me dit que dans la journée elle 
avait beaucoup parlé de moi à sa maîtresse ; 
puis elle me quitta pour aller lui annoneer 
que j'avais découvert leur adresse , et que je 
demandais avec instance à la voir un moment. 
Quelle inquiétude j'éprouvai jusqu'au 
retour de Lucile ! et que je fus encore plus 
agité en entrant chez madame de Fargemon ! 
Surmontant mon trouble, je me plaignis 
avec tendresse de ce qu'elle m'avait désole 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXI. a*g 
denuis son arrivée à Paris. Au lieu de se 
justifier, elle se reprochait de m'avoir 
accueilli pendant le voyage, de s'être oubliée 
jusqu'à chanter les couplets de celle bal- 
lade; surtout elle ne se pardonnait pas son 
imprudence de me recevoir chez elle. Je 
"voyais l'aveu de ses senlimens dans les repro- 
ches qu^elle s'adressait. Je lui renouvelai 
tous les sermens que je venais de faire pour 
elle à Lucile : elle m'écouta sans courroux, 
avec intérêt ; elle exigea que je la quittasse 
promptement , mais elle me permit de la 
revoir. Il fallait de la prudence ; nous con- 
vînmes des jours et des heures auxquels je 
pourrais me présenter. J'étais arrivé plein 
d'espoir, je sortis enivré de bonheur. 

Notre liaison devint de jour en jour plus 
intime. Henriette m'éblouissait par ses 
charmes , elle me captivait par son esprit , 
elle me touchait par l'amour qu'elle me 
témoignait. Quoique le plus grand mystère 
régnât sur celte liaison , j'étais fier de pos- 
séder les affections d'une femme si distin- 
guée; et le mystère même ajoutait à ma 
passion pour elle. Mademoiselle de Lenclos 
I. o* 



1 



■ 









2io JACQUES FAUVEL. 

était alors dans tout l'éclat de sa réputation ; 
ses grâces , son esprit et même sa beauté 
survivaient à sa jeunesse. Eli bien ! mon 
Henriette! c'est Ninon à vingt ans, et con- 
stante en amour ! 

Je quittai mon hôtel garni pour prendre 
un petit appartement dans le voisinage 
d'Henriette; je me donnai un joli mobilier. 
Je commençai mon droit, c'est-à-dire, je 
pris mes premières inscriptions. Parmi les 
jeunes éludians, quelques-uns étaient labo- 
rieux , assidus aux leçons des professeurs ; 
les autres , préférant le plaisir à l'étude , 
rivalisaient de paresse, d'esprit et de gaîté : 
ce fut parmi ces derniers que je choisis mes 
amis. Les plus aimables , les plus riches 
avaient pour agrégé répétiteur un homme 
précieux : il se nommait Thermin. A trente- 
six ans, il se piquait d'être plus étourdi que 
ses élèves, et leur enseignait à dépenser leur 
argent le plus agréablement du monde. INé 
avec de l'esprit , il avait fait jouer une tra- 
gédie dans sa jeunesse : les sifflets avaient 
dissipé ses rêves de gloire. Il aurait pu se 
distinguer au barreau; mais, entraîné par le 






IMPARTIE. — CHAPITRE XXI. 211 
goût de la dissipation , avocat sans cause , 
répétiteur sans donner de leçons , il ne pro- 
fessait que la philosophie du plaisir. Dès 
notre première conversation, je plus à Tlier- 
niin ; seulement il trouvait nies principes 
timides , et disait que nies dispositions 
avaient encore grand besoin d'être cultivées. 
Nos parties de plaisir étaient fréquentes. 
Au milieu des épanchemens de l'amitié , si 
favorables à l'indiscrétion, je me gardais de 
trahir le mystère qui voilait mes amours avec 
madame deFargemon. Je jouissais, en com- 
parant mon sort à celui de mes jeunes amis: 
j'entendais leurs plaintes ou leurs plaisan- 
teries sur les infidélités de leurs maîtresses ; 
ils changeaient souvent d'amours ; niais, pas- 
sant du dépit au soupçon , ils n'en étaient 
pas plus heureux. Moi , je possédais sans 
partage le cœur d'Henriette , et je trouvais 
le bonheur dans ma constance. Il ne m'é- 
chappa qu'une seule confidence : un jour , 
au spectacle , j'aperçus madame de ï'arge- 
mon dans une loge avec son oncle , le baron 
de Redan , à qui je trouvais un air plus 
noble depuis que je savais sa qualité. Sa nièce 



1 



I 






212 JACQUES FAUVEL. 

atlirait tous les regards. Je ne pus résister 
à un mouvement de vanité; et sous le plus 
grand secret je révélai mon bonheur à 
Thermin : je fus un peu blessé du ton léger 
qu'il voulut prendre ; mais il finit par rendre 
justice aux charmes d'Henriette. 

La société de mes camarades m'offrait 
mille agrémens ; toutefois je n'étais heureux 
qu'auprès de madame de Fargemon. Nos 
rendez- vous devinrent plus fréquensj nous 
nous étions enhardis par degrés ; nous pre- 
nions moins de précautions , et même il 
m'arriva deux ou trois fois de rencontrer 
son oncle lorsque je sortais de chez elle. 
J'aurais voulu ne pas quitter un instant cette 
femme en qui je découvrais sans cesse des 
qualités nouvelles. Ce n'était plus seulement 
son esprit, sa beauté, qui me ravissaient ; 
c'était son caractère enjoué , son humeur 
douce , égale , ses sentimens pleins de déli- 
catesse. Toujours plus amoureux , je la 
trouvais toujours plus éprise. 

Un matin, je vois entrer chez moi un 
inconnu. « Monsieur, me dit-il, je suis le 
« valet de chambre , l'homme de confiance 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXI. 21 3 
« de M. Courtival , qui prend à vous un 
très vif intérêt. Je suis envoyé par lui, et 
c'est comme s'il vous parlait lui-même. 

— Mon ami, répondis-je, vous vous trom- 
pez ; je ne connais point M. Courtival. 

— N'est-ce pas à M. Fauvel que j'ai 
l'honneur de parler ? — C'est moi en 
effet. — Eli bien! monsieur, je ne me 
trompe pas. Mon maîlre sait que vous êtes 
un jeune homme plein de mérite, fort 

« intéressant; il vous verrait avec peine 
« continuer de vivre à Paris , exposé aux 
« dangers qu'entraîne l'oisiveté ; et il m'a 
« chargé de vous dire qu'il peut vous don- 
« ner dans le pays de Caux une fort jolie 
« place où il y a de bons appointemens, 
« sans parler des remises et autresbagatelles. 
« Seulement il faudrait partir dans les vingt- 
« quatre heures. — Plus vous parlez, moins 
« je vous comprends. D'où peut venir le 
« zèle que montre ponr moi ce monsieur 
« Courtival ? — Vous devez bien le présu- 
« mer , monsieur ; vous le savez. — Je le 
« sais ! — Oui ; vous n'ignorez pas qu'il 
« est l'ami , le meilleur ami de votre cou- 






m 









m 



ai4 JACQUES FAUYEL. 

« sine. — Ma cousine ! j'ai un cousin à 
a Paris , mais je n'ai pas de cousine. — 
« Comment, vous n'avez pas de cousine ? EIj! 
« mais , madame de Fargemon ? — Madame 
» de Fargemon ! » repris-je tout étonné 
qu'un inconnu prononçât son nom devant 
moi. — ce Je ne sais pas pourquoi vous af- 
u fédériez du mystère ; elle vous a néces- 
« sairement parlé très souvent de M. Cour- 
ce tival , et de se's nombreuses obligations 
« envers ce fermier général. — Madame 
« de Fargemon ne connaît personne à Paris 
« que son oncle. — Son oncle ! — Le baron 
« de Redan , homme de mœurs rigides , 
« de principes sévères. — Permettez donc , 
« monsieur; c'est moi qui commence à trou- 
ce ver de l'obscurité dans vos discours; mais 
« il est possible que bientôt nous nous en- 
ce tendions. Oserais-je vous prier de me 
ce dire si vous avez vu ce baron de Redan ? 
ce — Oui, il se trouvait dans l'hôtel garni où 
ce sa nièce est descendue en arrivant à Paris, 
ce — Nous y voilà! Excusez-moi, monsieur, 
ce voudriez-vous me le dépeindre ? — C'est 
ce un homme d'une petite taille , fort gros , 



[«PARTIE. — CHAPITRE XXI. 21 5 
« très richement velu.— Ah! monsieur, 
« celle femme nous trompe tous. Le préten- 
« du baron de Redan est mon maître, 
« monsieur Courlival , l'un des plus riches 
« intéressés dans les cincj grosses fermes. 
« Elle vous a dit qu'il était son oncle , et 
« elle nous a dit que 'vous étiez son cousin. » 
Je restai immobile de surprise. « Monsieur, 
« continua le valet de chambre, j'ai toujours 
« blâmé les amours de mon maîlrc pour 
« cette femme violente , boudeuse , avide , 
« qu'il a fait venir de Lyon par le coche, 
« après sa dernière tournée. Dans sajalou- 
« sie , il voulait vous éloigner de Paris ; mais 
« je pense que vous pouvez rester. Vous 
« prendrez le parti que vous voudrez avec 
« votre prétendue cousine; je sais le parti 
a que je vais faire prendre à mon maître 
« avec sa prétendue nièce. » Il me salua et 
sortit. 

Je jurai de ne jamais revoir celte femme. 
11 était évident qu'elle m'avait indignement 
trompé ; quel rôle humiliant ne m'avait- 
elle pas fait jouer ! Je me promenais à grands 
pas dans ma chambre. Quelquefois je vou- 



■i 






■ 



■ 



ai6 JACQUES FAUVEL. 

lais douter de la vérité : « Eh quoi ! Hen- 
« rietle , qui me montrait tant d'amour, que 
« je croyais si fidèle...! Voilà donc la cause 
« du mystère dont elle s'enveloppait ! et 
« moi qui étais si fier, si vain, si heureux...! 
« Je veux la voir , je veux la voir une der- 
cc nière fois , et jouir du plaisir de la con- 
« fondre. » 

Je courus chez la perfide. Le portier , 
tandis que je passais rapidement devant lui, 
me cria que madame était sortie avec ma- 
demoiselle Lucile pour des emplettes. Je 
montai sans l'écouler, et, pensant qu'il était 
impossible que ces dames fussent sorties si 
malin , je sonnai avec violence. On ne ré- 
pond point, je sonne à coups redoublés; la 
porte s'ouvre ; je vois un jeune homme 
blond, d'une assez jolie figure. Je me pré- 
cipite dans l'appartement, je vais de chambre 
en chambre; madame de Fargemon n'était 
pas chez elle. Le jeune homme qui m'avait 
ouvert me suivait fort en courroux ; il avait 
un accent allemand qui me permettait à 
peine de l'entendre. Tandis que les paroles 
se pressaient sur mes lèvres , pour exprimer 



ï" PARTIE. - CHAPITRE XXI. 217 
ma colère, 1 étranger, fatigué de ne pouvoir 
s'exprimer assez vile en français, se mit à 
me parler allemand avec volubilité. Enfin, 
reprenant baleine , il me demanda de ma- 
nière à se faire comprendre , de quel droit 
je me permettais d'entrer ainsi cbez une 
femme respectable. « Et de quel droit 
« vous-même êtes-vous ici , et m'inlerro- 
« gez-vous ?_ J'ai le droit de la défendre, » 
me dit-il encore plus furieux ; « je l'aime, 
« je suis aimé d'elle; je veux réparer ses 
<c malbeurs , sécber ses larmes , dissiper 
« sa mélancolie ; et vous insultez la femme 
« que je dois épouser. » A ces mots , je fus 
stupéfait. Je eberebais à rappeler mes 
esprits, quand madame de Fargemon rentra 
suivie de Lucile et de porteurs ebargés de 
meubles et d'étoflés. Effrayée de nous voir 
elle se laisse aller sur un fauteuil; la femme 
de ebambre et l'étranger s'empressent • 
bientôt elle se remet , et veut nous donner 
une explication. Je l'arrête : « N'essayez pas 
« de me prouver encore votre habileté, lui 
« dis-je ; vous savez être comme il vous 
« plaît, enjouée, violente, mélancolique • 
I- 






■ 



2i8 JACQUES FAUVEL. 

<( je ne puis douter de vos talens. Voilà voire 
« futur époux , voire oncle peut venir ; re- 
« cevez les adieux de voire cousin. » 

J'étais complètement désabusé. Je sentis 
que je guérirais bientôt d'un amour qui 
peut-être avait plus exalté ma tête qu'il 
n'avait toucbé mon cœur. Pour m'armer de 
courage , je racontai le soir même à Ther- 
min les perfidies de madame de Fargemon. 
ci Elle a la tête romanesque , me dit-il avec 
« calme , et je sais d'elle dix aventures plus 
a singulières. — Quoi ! vous la connaissez ? 
<( — Depuis long-temps. — Elle vous était 
ce connue quand je vous parlai d'elle au 
« spectacle ? — Certainement : c'est moi qui 
ce l'ai fait sortir de chez une marchande de 
ci modes du Palais, pour entrer dans la 
« troupe de l'hôtel de Bourgogne , d'où elle 
« passa au théâtre de Lyon. — Et vous ne 
« m'avez pas éclairé lorsque je vous ai vanté 
« sa vertu ? — Je vous aurais fait de la 
« peine : d'ailleurs , quelques petites aven- 
cc tures sont nécessaires à la jeunesse , et 
« celle-ci contribuera beaucoup à vous for- 
ce mer. » 



I" PARTIE. - CHAPITRE XXI. 2 , 9 
Je le laissai; son sang-froid m'inipatien- 
taii. Touiefois, en rentrant, je me disais : 
« Eh bien ! il ne s'agit que de considérer 
« les choses sous un beau point de vue. 
« L'étranger, le financier et moi, nous pou- 
ce vous appeler cette journée, la journée des 
« trois dupes; et je suis le moins dupe des 
« trois. » 



■ 






220 



JACQUES FAUVEL. 



rtW vvvvvvvvvvvwvv*vvwvvwv\»vvwv»vvw^ 



CHAPITRE XXII. 



■ 

I 



Quelques inconvéniens d'une vie dissipée, 

« Piajs d'attachement sérieux ! celte pas- 
« sion absorbait tous mes instans , et m'em- 
« pêcbait de jouir de la vie. Je ne veux 
ce avoir avec les femmes que des liaisons 
« aimables et légères , qu'on forme avec 
« plaisir, et qu'on voit finir sans regret. » 
C'est ainsi que je raisonnais le lendemain de 
mon aventure, et je restai fidèle p ces 
joyeux projets. 

Je n'allais cbez mon oncle Christophe 
qu'aux échéances de ma pension. Je voyais ra- 
rement mon cousin Anselme ; mais je rendais 
des visites assez fréquentes à son voisin Ber- 
trand qui me prêtait avec une facilité dont 
fêtais agréablement surpris. Grâce à cette res- 
source, j'étais en état de lutter de dépenses 



î« PARTIE. — CHAPITRE XXII. 221 
avec les jeunes gens les plus riches et les 
plus dissipés. 

Je ne perdais pas mon temps à étudier 
le droit. Que d'occupations plus inté- 
ressantes se succédaient rapidement! Je, 
vivais dans une réunion de jeunes gens 
choisis. Nous étions toujours ensemble , si 
l'on excepte les heures où nous suivions , 
chacun de notre côté, quelques aimables 
aventures. Nous nous faisions une gloire 
d'imiter les voluptueux épicuriens de la 
ville et de la cour, Lafare , Chapelle, 
Bachaumont. Nos discussions galantes , litté- 
raires et philosophiques , prolongeaient nos 
soupers fort avant dans la nuit. Tbermin 
imaginait les parties de plaisir , les ordon- 
nait , y présidait, chantait, citait des vers 
d'Horace, et faisait plus de bruit que nous 
tous. L'hiver, nous eûmes desbals charmans, 
sans étiquette, partant sans ennui, où quel- 
ques femmes d'une vertu non contestée trou- 
vèrent le moyen de se faire inviter. Après 
un carnaval de deux mois , signalé par des 
mascarades ingénieuses ou bizarres, le prin- 
temps amena de nouveaux plaisirs. Nous fîmes 



m 



M 



222 JACQUES FAUVEL. 

des excursions dans les environs de Paris : 
c'était tous les jours des courses nouvelles ; et 
nous animions de notre gaîté les fêtes des 
châteaux et celles des villages. Cette suite 
d'amusemens toujours variés, toujours vifs, 
m'enchantait, et je ne pouvais concevoir 
d'existence plus délicieuse que la mienne. 

Dans le tourbillon de cette joyeuse vie , 
je n'apercevais point un de ses dangers. 
Tel jeune homme n'est que frivole , on l'ac- 
cuse d'être vicieux ; il fait des étourderies, 
on lui prête de mauvaises actions. 

Le cher Thermin m'avait présenté à la 
marquise de R***, femme d'une quaran- 
taine d'années, très riche, et recevant beau- 
coup de monde. J'étais retourné deux ou 
trois fois chez elle , et j'avais passé quelques 
jours à sa maison de campagne. Dans un 
souper de jeunes gens , nous parlions des 
embarras où nous jetaient nos dépenses. 
« Oh ! vous , Fauvel , me dit un des eon- 
« vives, vous avez des ressources ; et les bon- 
« tés deceriaine marquise vous font bien des 
« jaloux. » Je ne le comprenais pas. Les plai- 
santeries de mes camarades m'apprirent que 






I" PARTIE. — CHAPITRE XXII. a?.3 
madame de R avait *** la réputation d'être 
fort obligeante. Plus d'un officier tenait d'elle 
ses équipages ; et tous les ans elle faisait , 
disait-on , une dépense considérable en 
écharpes , broderies et nœuds d'épée. On 
voyait déjà dans Paris beaucoup de che- 
valiers d'industrie , et même de jeunes sei- 
gneurs , vivre aux dépens de vieilles folles 
qui payaient sottement leurs dettes et leurs 
infidélités. Indigné qu'on eût la pensée de 
me confondre avec ces messieurs, je cher- 
chai querelle à l'étourdi qui m'insultait : le 
lendemain nous nous battîmes. En arrivant 
au régiment, je n'avais pas eu de leçons d'es- 
crime, et je m'étais fort bien tiré d'affaire; 
celte fois , j'avais appris à manier le fleuret , 
et je reçus un grand coup d'épée. 

Les secours furent prompts : un élève en 
chirurgie , nommé Dupré , habitait la même 
maison que moi. Je le connaissais à peine, car 
c'était un jeune homme studieux , timide et 
cité pour sa bonne conduite. Il me prodigua 
ses soins avec le zèle qu'aurait pu me montrer 
un ami, et je fus bientôt hors de danger. 
Pour éloigner de fâcheux soupçons, je 









■ 



224 JACQUES FAUVEL. 

racontai à diverses personnes comment je 
soutenais mes dépenses. Celte confidence 
me valut que plusieurs bons amis, sachant 
la facilité que j'avais à emprunter , m'em- 
pruntèrent eux-mêmes de l'argent qu'ils ou- 
blièrent de me rendre. 

Pendant ma convalescence , tous mes ca- 
marades vinrent me voir; quelques damé* 
même qui prenaient intérêt à moi me ren- 
dirent visite incognito. Tous les soirs, on 
voyait à ma porte des carrosses et des chaises; 
souvent les laquais et les porteurs se querel- 
laient, se battaient dans la rue. Je donnais 
des soupers; mes amis sortaient dans un élat 
de gaîté et même d'ivresse qui les excitait 
à réveiller les voisins par leurs chants et leurs 
éclats de voix. Tout ce tumulte me fit con- 
naître dans mon quartier , et ne me fit pas 
connaître d'une manière très avantageuse. 
On parlait de mon duel , on en faisait mille 
récits; on disait que j'avais tué trois hommes, 
mais qu'enfin j'avais trouvé mon maître : le 
bruit le plus accrédité fut qus j'avais été 
surpris par un mari dans un galant rendez- 
vous. 11 en résulta que j'eus une réputation 



V, PARTIE. — CHAPITRE XXII. 2a5 
détestable dans mon voisinage, et que je 
passais pour un homme fort dangereux au 
repos des familles. 

Une veuve , madame Fabri , tenait en face 
de mes fenêtres une petite boutique de 
mercerie. Elle avait une fille de dix-sept 
ans , dont la jolie figure aurait pu servir de 
modèle pour peindre l'innocence. On juge 
bien que j'avais remarqué cette aimable enr 
fant. Je la saluais , je lui parlais en passant, 
quelquefois même je prenais des prétextes 
pour entrer dans sa boutique. J'aimais à la 
voir; mais j'aurais rougi de former un projet 
coupable , et je ne portais que de chastes 
regards sur les attraits delà jeune Agathe. 

J'étais depuis peu de jours guéri de ma bles- 
sure , et je reprenais le cours de mes plaisirs. 
Un matin, tandis que j'étais encore couché, 
madame Fabri entre brusquement dans ma 
chambre, « Qu'avez-vous fait de ma fille? 
« s'écrie-t-elle : monsieur Fauvel , rendez- 
« moi mon enfant. — Votre enfant, ma 
« bonne madame Fabri! Eh ! grand Dieu ! 
« que voulez-vous dire ? — Vous avez beau 
tt faire l'étonné , vous ne me tromperez pas. 



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■ 



226 JACQUES FAUVEL. 

« Ma fille s'est enfuie ce malin , vous savez 
« où elle est . Je ne suis qu'une pauvre femme; 
« mais tremblez.... Vous verrez.... Je vous 
« en supplie, monsieur Fauvel , rendez-moi 
« ma fille ! » et la bonne mère fondait en 
larmes. Vainement essayai-je de la calmer ; 
elle prenait pour des défaites tout ce que je 
lui disais , et s'irritait de plus en plus : elle 
criait que sans moi elle ne serait pas réduite 
au désespoir,: que depuis long-temps elle 
. s'était aperçue que je faisais la cour à sa 
fille, et qu'il était bien malheureux pour elle 
qu'un mauvais sujet comme moi fût venu s'é- 
tablir dans son voisinage. Je répéi ai à madame 
Fabri que j'ignorais complètement ce qu'é- 
tait devenue sa fille; et lui témoignant le plus 
sincère intérêt , j'offris de l'aider dans ses 
recherches : il me fut impossible de la con- 
vaincre. Après beaucoup de plaintes et d'in- 
vectives, elle sortit en me menaçant d'appe- 
ler la justice à son secours. 

Je ne revenais pas de ma surprise. Celte 
Agathe, si jeune, si douce, avec tous les 
dehors de l'innocence ! elle avait pu quitter 
sa mère ! Je me levai bien résolu de ne rien 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXII. 227 
négliger pour découvrir ses traces. La por- 
tière de ma maison était la nouvelliste du 
quartier; je pensai que je pourrais tirer d'elle 
quelques lumières. Dès qu'elle me vit, elle 
me parla de la fuite d'Agathe : je lui de- 
mandai des renseignemens ; elle me raconta 
les histoires de trois ou quatre fdles séduites 
depuis peu ; elle me confia que dans sa 
jeunesse on avait tenté de l'enlever ; elle 
parla beaucoup et ne m'apprit rien de ce 
que je voulais savoir. Je m'étais adressé 
inutilement à différentes personnes , qua-:id 
un commissionnaire auvergnat me dit que, 
vers cinq heures du matin , il avait vu une 
jeune fille , telle que je la dépeignais, mar- 
cher fort agitée, et entrer dans une église 
qui était déjà ouverte. J'allai à l'église ; le 
bedeau, que j'interrogeai, avait aussi vu 
la jeune fille. Après s'être agenouillée 
devant l'autel , elle était sortie précipitam- 
ment par une porte placée à côté du chœur. 
En sortant par la même porte, je me trouvai 
dans une petite rue , en face d'une maison 
où l'on prenait des voilures pour les envi- 
rons de Paris. Quelque espoir me saisit ; je 



à 



228 JACQUES FAUVEL. 

parle à plusieurs vqiluriers , je questionne 
ceux qui arrivent ; enfin les re'ponses de l'un 
d'eux me rendent certain qu'il vient de 
conduire à Sèvres la jeune fugitive. Je le 
fais repartir à l'instant, et il me mène à 
. l'endroit même où il l'a laissée : c'était une 
maison de misérable apparence. ' 

Pauvre Agathe ! que je fus ému en la 
voyant ! Je lalrouvai dans une petite cham- 
bre du rez-de-chaussée : à mon aspect, elle 
jeta un cri, et cacha sa figure dans ses 
mains. « Rassurez-vous , lui dis-je , je ne 
« viens vous causer aucune peine. » Elle fut 
long-temps hors d'état de m'entendre. Com- 
bien elle était changée ! ce n'était plus cette 
jeune fille , si vive , si riante ; elle était 
pâle , et les larmes baignaient son visage. 11 
n y avait auprès d'elle qu'une vieille femme 
qui filait , et qui parut prendre peu d'intérêt 
à nos discours. Je m'efforçais de rassurer 
-Agathe; je lui disais que sa mère était fort 
affligée, mais n'éprouvait point de courroux; 
je l'invitais à revenir. « Non, s'écria-t- 
« elle, après ma faute, je dois mourir sans 
« la revoir ! » Je me gardai de lui faire 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXII. ?.ag 
aucune question : je devinai facilement 
quelle faute avait entraîné son départ. Vic- 
time d'une séduction , à peine en avait-elle 
reconnu les suites, que, perdant la tête, 
elle était venue se cacher dans cette maison 
qu'une ancienne domestique d'une de ses 
tanlcs lui avait indiquée. J'ai su depuis ces 
détails; je n'étais alors occupé que de la 
consoler. L'infortunée ne savait ce qu'elle 
deviendrait ; elle avait commencé une lettre 
pour sa mère , mais avec l'intention de ne 
pas révéler le lieu de sa retraite. Je lui 
rappelai quelle confiance doit inspirer la 
tendresse d'une mère. Je n'insistai point 
pour qu'elle revînt sur-le-champ ; je la priai 
d'achever sa lettre et de me la donner : elle 
finit par suivre ce conseil. Aussitôt je partis , 
heureux de la laisser moins agitée , et de 
l'avoir vue renaître à l'espérance. 

J'arrivai radieux chez madame Fabri , qui 
était à son comptoir , seule et plongée dans 
une morne tristesse. « Agathe est retrou- 
« vée , lui dis-je ! prenez , prenez celte 
ce lettre. — Ah ! mallieureux séducteur , 
« s'écria-t-elle , je ne m'étais donc pas 



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2 3o JACQUES FAUVEL. 

<( trompée ! J'étais bien sûre que vous la 
« retrouveriez quand bon vous semblerait ; 
« mais tout n'est pas fini ; je rendrai plainte, 

« et demain >, Tout en parlant ainsi, 

elle parcourait rapidement la lettre ; bien- 
tôt les menaces expirèrent sur sa bouche , 
et les sanglots la suffoquèrent. « Ma pauvre 
« enfant ! dit-elle , oui, oui, je te pardonne, 
« sèche tes larmes , tu vas revoir ta mère , 
« et je cours te chercher. » Sans m'adresser 
une parole , sans faire attention à moi, elle 
sortit tout égarée. 

Les événemens de la journée m'avaient 
profondément touché,- je rentrai. Il y avait 
dans ma maison une table d'hôte où je man- 
geais bien rarement ; elle n'était guère 
fréquentée que par des étudians peu for- 
tunés. J'allai prendre place à côté d'eux; j'é- 
tais exténué , j'avais un appétit dévorant. 
La fuite d'Agathe était le sujet des conver- 
sations de tout le quartier ; quelques-uns de 
ces jeunes gens en parlèrent avec toute la 
légèreté de leur âge : leurs plaisanteries me pa- 
rurent cruelles. Je manifestai très vivement 
la compassion que m'inspirait une jeune 



I «PARTIE. — CHAPITRE XXII. 2 3i 
personne perdue en si peu d'inslans , et 
condamnée peut-être à des larmes éternelles. 
Je m'emportai contre l'infâme qui l'avait 
entraînée dans cet abîme : « Pour moi , 
a dis-je , je ne suis pas plus scrupuleux 
« qu'un autre ; mais je ne me pardonnerais 
« jamais d'avoir séduit une pauvre inno- 
« cente , d'avoir porté la mort au sein de 
« sa mère , el je ne croirais pas que ce fût 
« trop de ma vie entière pour réparer mon 
« crime. » Je parlais avec une telle véhé- 
mence , avec une conviction si profonde , 
que je contraignis ces jeunes gens à m'ap- 
prouver , ou du moins à garder le silence. 
Dupré , l'élève en chirurgie qui m'avait 
donné tant de soins, était un des convives; 
il n'avait point mêlé ses plaisanteries à celles 
de ses camarades , et s'était attendri en 
m'écoulant. Quand je me levai de table , il 
me suivit , me demanda timidement un 
moment d'entretien. A peine étions-nous 
seuls: « M. Fauvel , me dit-il, c'est moi... , 
« c'est moi qui suis le coupable. — Eh ! 
« quoi , c'est vous ! » Je restais tout su r- 
pris. Cet étudiant si sage était le séducteur; 






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■ 



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I 



a3a JACQUES FAUVEL. 

et moi , si étourdi , je jouais le rôle de 
l'homme raisonnable! tt Que ne puis- je 
« réparer mes torts ! s'écria Dupré. Où la 
<( chercher ? Peut-être ne la reverrai - je 
(c plus ! » Il s'accusait avec franchise : il 
n'avait voulu d'abord former qu'une liaison 
passagère. Pressé par Agathe de songer au 
mariage, il lui avait dit, pour gagner du 
temps , qu'il redoutait un refus de son père ; 
et sans doute celte réponse avait déterminé 
la fuite qui le désespérait. Combien il fut 
ravi des nouyelles que je lui donnai ! il vou- 
lait aller sur-le-champ se jeter aux pieds 
d'Agathe , et me pressait de l'accompagner 
pour solliciter son pardon. 

Dès que madame Fabri fut de retour avec 
sa nlle , nous courûmes chez elle. On versa 
bien des larmes ; mais il était impossible 
qu'on ne fût pas promplement d'accord. 
Dupré demandait sa grâce , et disait en 
rougissant qu'il était sûr du consentement de 
son père. Agathe , toute honteuse , laissait 
voir son indulgence pour le coupable. Ma- 
dame Fabri avait de fortes raisons pour ne 
pas s'opposer au mariage ; elle se confondit 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXII. a33 
en excuses de ses torts envers moi. Je 
lui pardonnai, sous la condition qu'elle me 
permettrait de donner le repas de noce. 

Ces événemens m'inspirèrent quelques 
projets de sagesse. Je résolus de m'occuper 
de mon droit, et de me mellre en état d'ob- 
tenir le grade de bachelier. Un sort fatal 
voulut que le mariage d'Agathe eût heu la 
veille même du jour où je devais soutenir 
ma dièse. J'avais fait inviter à la noce la 
plupart de mes amis. Après un souper fort 
gai , les mariés et les gens raisonnables s'é- 
lant retirés , la fêle recommença pour nous; 
et nous dansions encore, lorsque je m'a- 
perçus que l'heure m'appelait aux écoles de 
droit , où mes amis m'accompagnèrent. Les 
argumens , selon l'usage , m'avaient été 
communiqués , ce qui ne m'empêcha pas de 
déraisonner dès les premiers mots. Plus je 
débitais d'absurdités, plus je parlais avec 
assurance : tout l'auditoire riait et applau- 
dissait. Les professeurs crurent que j'avais 
arrangé une scène impertinente pour me 
moquer deux ; ils se levèrent et sortirent. 
Mes amis m'entourèrent en poussant des 
I. 10* 






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■ 



a34 JACQUES FAUVEL. 

acclamations, h Eh bien ! messieurs , dit 
« Thermin sans se déconcerter , voilà pour- 
(f tant mon meilleur élève. » 

Ainsi, grâce à ma vie dissipée, on m'avait 
accusé de prendre part aux libéralités d'une 
vieille femme ; on m'avait emprunté de l'ar- 
gent et donné un coup d'épée ; je m'étais vu 
soupçonné de l'enlèvement d'une jeune fille ; 
et je venais d'échouer dans ma thèse de 
bachelier , chose inouïe dans les annales de 
la faculté de droit. 

Je fus bientôt consolé de ce petit échec. 
Ma majorité approchait ; mon oncle allait 
être obligé de me rendre ses comptes : j'in- 
terrompis mon droit et je continuai de me 
divertir. 



I 



P c PARTIE. — CHAPITRE XXIII. 235 



*A*VVV\VV^\^AAW>\VVVVVVvVV>\*VVVV\V\VVVVVV\VVVVVV\ivVVV\^V\\VVVv\VVV\V\^V^ 



CHAPITRE XXIII. 



Comptes de tutelle. 



Le jour de ma majorité arriva. Quoique 
fort insouciant sur mes intérêts et fort igno- 
rant en affaires , j'avais voulu calculer quelle 
somme je recevrais de mon tuteur. Je m'é- 
tais bientôt embarrassé dans mes calculs ; 
mais j 'avais vu jusqu'à l'évidence que, tous mes 
revenus eussent- ils été dépensés , il devait 
me rester au moins un capital de quatre- 
vingt mille livres : fortune immense ! dont 
j'étais , comme on peut le croire , très em- 
pressé de jouir. 

D'après le caractère de mon oncle , je 
m'attendais à essuyer une effroyable colère , 
quand je le prierais de me mettre en pos- 
session de mon bien. Je m'armai de courage 
et me rendis chez lui. A mon grand étonne- 



I 






■ 



236 JACQUES FAUVEL. 

ment , je le trouvai calme , et presque de 

bonne humeur. 

« Ah ! mon cher neveu , me dit-il , 
« je t'attendais. On nous néglige nous 
« autres pauvres vieillards ; mais j'étais bien 
« sur qu'aujourd'hui je recevrais ta visite. 
'< Te voilà majeur, et me voilà délivré d'un 
« lourd fardeau. J'ai eu bien des ennuis ; 
« je ne m'en plains pas , on se doit à ses 
(( proches. » Mon tuteur ne m'avait pas ac- 
coutumé à ce ton amical; je fus charmé de 
le voir aussi bien disposé. « Tu viens me 
u demander mes comptes, ajouta-t-il? ils 
« sont prêts : oh ! oh ! je suis toujours en 
« règle, moi. Terminons, terminons promp- 
te tentent ces affaires de tutelle dont je puis 
(( sortir , Dieu merci , la tête haute et les 
« mains nettes. Je suis en mesure de te re- 
« mettre ce qui t'appartient. Sois plus sage 
« que par le passé, ménage bien ta fortune: 
« grâce à mes soins , elle se monte encore 
« à trente-deux mille six cent soixante et 
u onze livres. — Est-ce une plaisanterie , 
« mon oncle? » lui dis- je après un instant 
de surprise; «il y a certainement erreur de 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXIII. 237 
(f volrc part. Comptez bien avec vous-même, 
« et vous verrezquevous. faites un mécompte 
« avec moi. » Je n'avais pas achevé , que 
mon onckr était rentré dans son caractère. 
« J'en étais sûr ! s'écria- t-il. Je ne devais 
« pas m'attendre à d'autres remercîmens. 
« Impertinent et irrévérencieux neveu, ap- 
u prends que je ne fais jamais de mécompte : 
« voilà les pièces , regarde , examine. » 11 
parcourait, et me forçait à parcourir une 
énorme liasse de papiers. Que de réparations! 
que de perles dans les revenus ! que de frais 
pour les inventaires et partages ! que de 
faillites et de non-valeurs dans les place- 
mens faits avec le produit des terres ! et 
tout cela bien visé , bien approuvé , bien 
homologué. Sans y voir très clair, j'admi- 
rais comme le capital d'un mineur se fond 
rapidement et légalement entre les mains 
d'un habile homme d'affaires. Ce qui figurait 
en plus forte somme dans le chapitre des dé- 
penses , c'étaient les frais de recherches pour 
me retrouver après ma fuite du collège. On 
avait mis en campagne pour m'atteindre tous 
les archers, tous les limiers de la justice 5 il y 



238 JACQUES FATJVEL. 

avait eu des correspondances à n'en plus finir. 
On m'avait cherché dans tous les villages 
de France , dans les pays étrangers , en 
Amérique je crois, partout enfin , excepté 
sur la roule de Clermont à Limoges. 

Je ne me laissai point déconcerter. Je dis 

très poliment à mon oncle que je n'entendais 

rien aux affaires, et qu'en conséquence je 

le priais de ne pas trouver mauvais que je 

remisse mes intérêts aux soins d'un avocat. 

« D'un avocat ! reprit-il avec un rire amer ; 

« c'est trop plaisant ! Un procès ! qu'il m'en 

« vienne un, c'est ce que je demande. Sache 

« que je ne crains ni toi ni tes avocats. 

« Je soutiendrai mes comptes; il y aurait 

« sentence contre moi, que j'en appellerais. 

« Ah ! lu n'es pas au bout : vois-tu ces sacs , 

a ces dossiers , ces cartons ? il y a là des 

« affaires qui durent depuis trente ans , que 

« je tiens de mon vendeur, et qui passeront 

« à mon successeur. Plaide , plaide , mon 

<( petit ami ! Essaye de me ruiner, de ruiner 

« ton cousin, qui m'a si souvent parlé pour 

« toi! Mais crois-tu qu'il souffrira lesinsultes? 

« Il est majeur aussi, mon Anselme ; il a de 



IMPARTIE — CHAPITRE XXIII. 2 3g 
« l'honneur , du sang dans les veines , et 
« entre les hommes , les querelles sont plus 
« sérieuses qu'entre les enfans. » A ces 
étranges paroles, auxquelles je ne pouvais ré- 
pondre , pensant que mon oncle perdait la 
tête , je me retirai. 

Les comptes de mon tuteur étaient trop 
évidemment inexacts pour que je pusse 
les accepter. Je savais le nom d'un avocat , 
connu par ses lumières et son intégrité ; 
j'allai demander son adresse à Thermin. 
« Pardon , me dit-il en ouvrant sa porte ; 
« j'ai là un pauvre diable , un importun 
« dont je vais me débarrasser. Attendez- 
ic moi , je suis à vous. » Il passa dans une 
autre pièce qui , avec la petite antichambre 
où je me trouvais, faisait tout son appar- 
tement. Je l'entendis qui disait d'un ton 
protecteur à l'importun : « Eh bien ! oui , 
« mon cher, vous êtes le fils d'un barbier 
(f de ma petite ville ; j'aime à servir mes 
« compatriotes ; mais je vous ai connu fri- 
« pier , commis aux aides , huissier ; vous 
« ne pouvez rester nulle part. Comment 
« voulez-vous que je vous recommande 



I 



a4o JACQUES FAUVEL. 

« pour celte place de massier à la faculté 
« de droit? Vous n'avez pas de conduite, 
« vous n'avez pas de mœurs ; puis-jc ni'in- 
«• téresser à vous sans me compromettre ? » 
Il me parut plaisant que Thermin reprochât 
à quelqu'un de manquer de conduite. 
L'homme si bien réprimandé , après avoir 
insisté quelques momens, fut congédié avec 
de vagues promesses. Lorsqu'il passa devant 
moi... quelle surprise! je reconnais en lui 
M. Bertrand, mon prêteur; il me recon- 
naît fort bien aussi , et s'évade avec un em- 
barras visible. « Que signifie ceci ? dis-je à 
« Thermin. Savez-vous quel est le person- 
« nage que vous venez de renvoyer si légè- 
« rement ? — Parbleu ! si je le sais? C'est un 
« pauvre hère de mon pays. — Lui ! c'est 
« le riche complaisant , l'aimable usurier à 
(f qui je dois tous les fonds que j'emprunte; 
« — Allons donc ! je ne l'ai pas perdu de 
« vue depuis qu'il est à Paris ; il n'a pas 
« cessé d'être aux expédiens. — Je puis vous 
« assurer que c'est lui qui me prête.... — S'il 
« vous prête, ce n'est pas son argent. Je 
« Yoisceque c'est; nous avons dans celle 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXIII. 2 H '« 
« bonne ville quelques honnêtes avares qui, 
« ne voulant pas paraître , mettent en avan^ 
(c de misérables prête-noms , auxquels il 
« laissent la honte du métier, afin de jouir 
« en paix du bénéfice. Voilà votre affaire : 
« noire homme est l'agent d'un de ces 
<f usuriers hypocrites. » Aussitôt je nie 
rappelai que c'était Anselme qui m'avait 
conduit chez Bertrand; je crus deviner d'où 
venaient les fonds qui m'avaient été prêtés. 
J'entrevis un dédale d iniquités : il me répu- 
gnait. d'y jeter les yeux ; je quittai ïhermin 
sans lui communiquer mes soupçons. 

Je me rendis chez l'avocat dont je venais 
de prendre l'adresse; je lui racontai avec 
sincérité ce qui s'était passé entre mon tu- 
teur et moi; seulement j'eus soin de me taire 
sur tout ce qui avait rapport à mes emprunts. " 
Cet avocat me montra de l'intérêt et du 
zèle ; il connaissait mon oncle de réputation , 
et il me dit qu'il le verrait le lendemain 
dans la matinée. 

Le lendemain, je me disposais à sortir de 
chez moi pour savoir le résultat de cette visite, 
lorsque j'entendis dans mon escalier la voix 
I. il 



I 



242, JACQUES FAUVEL. 

d'Anselme. D'après les derniers mots de 
son père, je m'attendais presque à un cartel, 
a Ah ! mon cousin, me dit- il d'un ton 
« plus larmoyant que jamais , vous voulez 
« donc faire mourir mon père de chagrin? » 
Au même instant parut mon oncle Chris- 
tophe , la figure toute renversée par la colère 
qu'il cherchait à contenir. « J'ai vu ton avo- 
(( cat , me dit mon oncle. Toi , toi , Jacques 
« Fauvel , plaider contre moi ! voilà qui passe 
« toute croyance.... Je ne m'attendais pas... 
K Pouvais-je m'attend re à un trait si noir... ? 
« Sais- tu ce que tu fais? sais-tu qu'un neveu 
« qui plaide contre son oncle, se déshonore? 
u~Je viens te rendre un dernier service ; 
« c'est toujours à moi à jouer le heau rôle 
« avec toi. Ecoute : pour avoir la paix , pour 
« conserver l'honneur de la famille, je ferai 
« un sacrifice, j'y mettrai dumien. Finissons; 
ce donne-moi une quittance générale , et je 
« te compte une somme ronde de quarante 
« mille francs. » Il me regardait d'un œil 
avide qui annonçait l'anxiété et l'espérance 
« Je ne veux point que vous me fassiez mi 
«sacrifice, répondis -je avec sang froid ; 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXIII. 
« je ne demande que ce qui se trouvera 
« mètre dû après l'examen des compta 
« Après l'examen des comptes, » reprit-il 
dans un accès de colère tel que je ne lui 
en avais jamais vu ! « Tu veux donc qu ou 
« les examine ? Us sont en règle , et je tic 
« crains rien; mais songes-tu à ce que tu 
« demandes ? Conçois-tu l'affront que lu n* 
« fais ? n'as-tu pas de honte ? ne devrais-tu 
« pas mourir de limite. ..? Ali ! qu'il est fa- 
ce dieux d'avoir dans une famille un mau- 
a vais sujet. . . ! Tu finiras mal ; c'est moi 
a qui le le dis. » Il serrait les poings, faisait 
des gestes nienaçans; il s'arrêta quelques mo- 
mens, comme suffoqué; puis il reprit d'une 
voix altérée : « Toi, que j'avais toujours 
« cru bon , au milieu de tes étourderies , 
« que vas-tu faire ? Tu veux traîner ton oncle 
« devant les tribunaux ; tu veux m'acbever , 
«me ruiner, m'arracber le fruit de mes 
« travaux ; tu espères appeler l'infamie sur 
« ma vieillesse. Tu seras bien content, tu 
« seras bien glorieux , quand le palais relen- 
« tira de calomnies contre le frère de ta 
« mère. Ma sœur ! ma pauvre sœur ! qui 



4< 



I 



JACQUES FAUVEL. 
« t'aurait dit que ion fils , à qui j'ai servi 
« de père , serait mon persécuteur , et 
« que ses mauvais procédés abrégeraient mes 
a jours ?» 11 se tut , il se promenait à grands 
pas; je me promenais de même; Anselme, 
immobile, soupirait et levait les yeux au 
ciel. Je ne sais ce qui se passait dans la tête 
de mon oncle; pour moi, j'étais assailli par 
une foule d'idées. S'il fallait plaider , j'étais 
sûr de gagner ma cause ; mais quoi ! dévoi- 
ler l'avidité d'un parent ! Ce mot de frère de 
ma mère m'avait troublé ; c'est sous ce nom 
que mon tuteur était désigné dans la der- 
nière lettre que j'avais reçue de mon oncle 
le pasteur.... Tous ces débats d'intérêt me 
répugnaient borriblement ; il me semblait 
que je m'en occupais déjà depuis long-temps. 
Les coups portés à mon tuteur n'atlein- 
draient-ils pas le respectable Paul Ménars ? 
j'allais peut-être lui causer un cruel cbagrin : 
je rompis le silence, et je déclarai sècbement 
à mon oncle que j'acceptais sa proposition. 
« Ah! fort bien, tu as peur, s'écria- t-il. 
« Ne dites pas cela; rien n'est fait encore. » 
11 se hâta de réprimer ses paroles. «Ali! 



î" PARTIE; — CHAPITRE XXIII. zfô 
« raoB cousin , 'quelle satisfaction ! » dit An- 
selme en voulant m'embrasser. « Qu il m'est 
« doux... ! » Je l'arrêtai ; le souvenir de Ber- 
trand revint à mon esprit , et j'étais porté a 
croire qu'Anselme était plus fourbe que niais. 
11 fut convenu que le lendemain matin, à 
dix heures, j'irais prendre M. Christophe 
Menais, et que nous nous transporterions 
chez un notaire. 

Resté seul , après quelques momens de 
réflexion , ces gens-là me firent pitié : que 
de soucis et de tourmens ils s'étaient donnés 
pour m'enlever une partie de ma fortune ! 
Leur vie avait été pénible , et la mienne 
agréable ; pauvres dupes ! ils avaient eu l'ar- 
gent , moi les plaisirs. 



2i6 



JACQUES FAUVEL. 



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CHAPITRE XXIV. 



■ 



La fortune de Fauveh 



II 



Point de procès à suivre ! de l'argent à 
loucher ! double sujet de joie. Il était naturel 
que je fusse exact au rendez-vous donné 
par mon oncle , et j'y allais de ce pas léger 
gu'on prend involontairement lorsqu'on est 
satisfait. Un violent orage éclata tout à coup; 
la pluie tombait par torrens; je n'eus que 
le temps de me mettre à l'abri sous une 
porte cochère. Un jeune homme s'y réfu- 
giait en même temps que moi ; il m'exa- 
mine , je le regarde , et nous sommes dans 
les bras l'un de l'autre. Quelle heureuse 
rencontre ! : quels transports ! j'embrassais 
mon cher, mon excellent ami Félix Duclos, 
que j'avais été chercher à Clermont , et que 
le hasard me faisait retrouver à Paris. 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXIV. a.fr 
Sans attendre que la pluie eût cessé, Duclos 
me prit sous le bras, et me conduisit à son 
logement. « N'ai-jc pas à nie plaindre de loi, » 
me dit-il avec amitié , mais avec cel air 
susceptible qu'il avait souvent au collège ? 
« Tu ne m'as pas donné de les nouvelles. Je 
« t'aurais écrit, moi , si j'avais su où t adres- 
« ser mes Jetlres. » Je ne cherchai pas d ex- 
cuses ; je m'avouai coupable pour être plu- 
tôt pardonné, et nous nous embrassâmes de 
nouveau. Que de confidences nous avions 
a nous faire ! que de questions se succédaient 
avec rapidité! nous ne nous donnions pas 
le temps de nous répondre : quels doux sou- 
venirs se réveillaient! Nous allâmes dîner 
tête à tête. Jetais cent fois plus heureux, 
seul avec mon ami, mon véritable ami , que 
je ne l'avais jamais été dans ces sociétés 
bruyantes où je passais ma vie. 

Félix était depuis quatre mois à Paris. Ses 
études, ses travaux l'avaient fait connaître et 
lui avaient mérité des appuis nombreux et 
honorables : il venait d être choisi pour faire 
partie, en qualité de naturaliste, d'une expédi- 
tion importante destinée à parcourir les mers 



■ 



2,'8 JACQUES FAUYEL. 

de l'Inde. Son départ était prochain ; nous 
ne nous retrouvions que pour nous séparer 
encore. Raisonnable et même grave, Duclos 
me dit que plus d'une fois il s'était repenti 
d'avoir favorisé ma fuite , que par bonheur 
j'avais su me tirer d'affaire assez habilement; 
mais qu'il voudrait me voir un état ou au 
moins une occupation. « En attendant 
« mieux , ajouta-t-il , je puis te faire une 
« offre très convenable. Un homme riche 
« qui a beaucoup de livres m'a prié de lui 
<f trouver un secrétaire , un bibliothécaire : 
« tu aurais un traitement , une grande li- 
« berté; tu t'instruirais agréablement, lu 
« vivrais près d'un homme aimable, bon , 
« qui peut te devenir fort utile par la suite. » 
En parlant ainsi , il éprouvait toute la joie 
que donne l'espérance d'obliger un ami. Je 
le remerciai avec affection ; mais quel beau 
discours je lui débitai sur les charmes de 
l'indépendance! Le moment où j'allais pren- 
dre possession de ma fortune pouvait-il être 
celui d'abjurer mes principes? La chaîne la 
plus légère me paraissait pesante, et j'a- 
vais du temps encore avant de songer À 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXIV. *fo 
choisir un état. Duclos me fit quelques ar- 
gumens , montra un peu de susceptibilité : 
je changeai de conversation , afin que rien 
ne troublât le plaisir que nous goûtions en- 
semble. Nous allâmes faire une longue pro- 
menade , et je le reconduisis fort tard à sa 
porte. Lorsque je rentrai, j'appris qu'An- 
selme était venu deux fois s'informer de ma 
santé. 11 m'était bien arrivé dans la journée 
de penser à mon oncle ; mais, ma foi, j'avais 
eu des occupations si intéressantes... ! Mon 
oncle, le notaire, les actes, ma fortune, 
j'avais tout oublié ; j'avais été tout entier 
au bonheur de revoir mon ami. 

A huit heures du matin , j'étais chez 
Duclos ; mais je ne restai pas long-temps 
avec lui , et j'allai chez mon oncle. I^e 
cher tuteur n'aurait pas mieux demandé 
que de me quereller pour l'avoir fait attendre 
la veille ; mais , vu la circonstance , il n'eut 
qu'une colère concentrée , et me conduisit 
gracieusement à l'élude de son notaire. 

Pour un jeune homme qui s'entend à 
dépenser son argent, c'est un fort joli coup 
d'ceil que celui d'une somme de quarante 



Il 



I 



a5o JACQUES FAUVEL. 

mille francs en or , étalée sur une table- 
J'eus la satisfaction de jouir de ce coup 
d'ceil. Ce spectacle n'était pas aussi réjouis- 
sant pour mon oncle que pour moi : il s'a- 
gitait , poussait des soupirs ; et en me ren- 
dant à peu près la moitié de ma fortune , 
il semblait aussi malbeuretvx que si je lui 
eusse pris la totalité de la sienne. L'argent 
compté , l'acte signé , je lui adressai quel- 
ques mots de politesse. « Laisse-moi en 
« repos, mange ton bien, w s'écria - 1- il 
avec une explosion de colère. « Si jamais il 
« m'arme d'accepter la tutelle de qui que 
<( ce soit... !» Ici, un violent coup de poing 
qu'il donna sur la table fit résonner toutes 
les pièces d'or. Ce son lui porta au coeur ; 
il fit un brusque salut au notaire, et sortit. 

A peine mon oncle était-il dehors , qu'un 
homme entra , et avec beaucoup de civilité 
me demanda s'il n'avait pas l'avantage de 
parler à monsieur Fauvel. Sur ma réponse , 
il tira plusieurs billets d'un vieux porte- 
feuille. C'étaient mes billets à Bertrand , 
passés à l'ordre de celui qui me les présen- 
tait. Je vis aussitôt que le sieur Bertrand , 



I" PARTIE. — CHAPITRE XXIV. 25 1 
se souvenant de sa visite à Thermm , el crai- 
gnant les explications, évitait de se trouver 
en ma présence. Il m'était fort indifférent 
de payer à lui ou à un autre , et j'annonçai 
que j'étais prêt à faire honneur âmes engage- 
mens : mais que devins-je en voyant que ma 
dette se montait à vingt-trois mille neuf cent 
trente-cinq livres tournois ! Je n'avais jamais 
compté que l'argent que je recevais ; et mes 
plaisirs étaient si vifs, qu'il me semblait 
toujours me divertir à bon marché. A l'as- 
pect du funeste total, je reconnus que, grâce 
aux intérêts , après avoir emprunté douze 
mille francs, j'en devais près de vingt-quatre. 
Je m'emportai contre Bertrand , contre le 
fourbe qui me l'avait fait connaître , et n é- 
pargnai pas celui qui venait de leur part. 
« Monsieur, » me répondit cet homme d'une 
voix claire et douce , « j'ai toujours eu à me 
« louer de mes relations avec M. Bertrand ; 
« s'il a des torts envers vous , je ne le dé- 
« fends pas ; mais je vous prie de considérer 
« que cela ne me regarde point. J'ai reçu 
« vos billets pour argent comptant ; ils sont 
« échus , vous êtes galant homme , et je suis 









I 



■ 



252 JACQUES FALVEL. 

« sans crainte. » Après m'être encore em- 
porté, je réfléchis que, par horreur des pro- 
cès , je venais d'en abandonner un dont le 
gain était sûr ; irais-je m'aveniurer dans un 
autre que je perdrais infailliblement? Quand 
on a une affaire désagréable, le meilleur parti 
est de s'en débarrasser promptemeut ; je de- 
vais , je payai. 

Quelle diminution dans ma fortune ! Je 
faisais d'assez tristes réflexions, en serrant 
dans mon secrétaire la somme qui me 
restait: mais l'heure m'appelait à une par- 
tie de plaisir avec mes joyeux camarades ; 
le plus pressé était de m'y rendre. Je remis 
les réflexions au lendemain ; après tout , 
nétais-je pas plus riche que je ne l'avais ja- 
mais été ? 

Notre partie fut délicieuse. A la vue des 
convives, je retrouvai toute ma liberté d'es- 
prit. Il m'échappait des traits, des saillies, 
des éclairs ; nous avions des dames , des 
dames pleines d'enjouement et de sensibilité : 
le vin de Champagne , s'élançant à grands 
flots, vint ajouter encore au sentiment et à 
la gaîté. 



■ 



î . PARTIE. — CHAPITRE XXIV. î53 
Le soir, on joua, mais petit jeu, comme 
on joue entre amis. Je gagnai tout ce qu'il 
était possible de gagner ; cependant j'avais 
été bientôt distrait par une forte préoccupa- 
lion. Je me souvenais du bonbeur constant 
que j'avais eu au régiment; je me rappe- 
lais qu'alors , en renonçant au jeu , je 
l'avais regardé comme une grande ressource 
dont je pourrais user dans une situation im- 
portante. Celle situation je m'y trou- 
vais. Mon bien dévoré par des fripons ne 
pouvait plus me donner un revenu suffisant. 
Agité d'une joie que je contenais à peine , 
je décidai que celte nuit même je referais 
ma fortune dans un lansquenet ; bien résolu 
de ne jouer que pour me remettre en pos- 
session des quatre-vingt mille livres sur les- 
quelles j'avais d'abord compté. Tout en arrê- 
tant ce projet, je ramassais avec indifférence 
les petites sommes que je continuais de ga- 
gner, grâce à mon beureuse étoile. 

Je quittai mes amis , en m'excusant de ne 
pas leur donner leur revanebe. J'allai cber- 
cber mes fonds , et je me rendis dans une 
bonnête académie , très connue par les 



I 



a54 JACQUES FAUVEL. 

grosses sommes qu'on y hasardait. Plein 

d'espérance , ou plutôt sûr du gain , je jette 

des rouleaux d'or sur la table O revers! 

la fortune était lassée. Pas un seul coup 
pour moi! Le malheur fut aussi constant 
cpie l'avait été le bonheur ; je perdis tout. 

Rentré chez moi , je m'assis et restai quel- 
ques ïnslans immobile. « Que faire? me 

« dis-je mais d'abord dormir, car je 

« tombe de fatigue. » Je me couchai , et 
bientôt je m'endormis profondément. 



I 



FIN DU PREMIER VOLUME. 



VVVVVVVVVVVVV'V\AVVVV*VVV\%\.VVV»/VVVVVVVVVVV >VVVWWV^VVV\VWVVWVVfc\W v\vw 



TABLE DES CHAPITRES 



DU PREMIER VOLUME, 



PREMIERE PARTIE. 



\j h AUTRE I". Fauvel et sa sœur de 

lait Pag, i 

Chapitre IL La famille de Fauve/. 
Chapitre III. Fauvel chez son tu- 
teur. i5 

Chapitre IV. Sortie du collège. . . 25 
Chapitre V. Une journée dans la 

forêt 5o 

Chapitre VI. I^e charlatan. . . 55 
Chapitre VII. L'habit de. Pierrot. . 47 
Chapitre VIII. Nouvelle évasion. . 56 
Chapitre IX. Aventure dans un 

château. . 66 

Chapitre X. Voyage à Limoges. . 87 



^^■■■^■■■H 






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I 



^56 TABLE DES CHAPITRES. 

Chapitre XI. Entrée de Fauvel dans 

un triste lieu. ....... g5 

Chapitre XII. Fauvel apprenti. . io5 
Chapitre XIII. Changement de vie . 117 
Chapitre XIV. Départ de Limoges. 1 24 
Chapitre XV. Fauvel en garnison. 137 
Chapitre XVI. Quelques mois à 

l'armée i49 

Chapitke XVII. Le pasteur Paul 

Mènars loi 

Chapitre XVIII. Visites de Fauvel 

à son frère et à sa sœur de lait. . 172 
Chapitre XIX. Voyage par le coche. 1 84 
Chapitre XX. Les affaires et les 

amours • 193 

Chapitre XXI. Madame de Farge- 

mon 207 

Chapitre XXII. Quelques inconvé- 

niens d'une vie dissipée 220 

Chapitre XXIII. Comptes de tutelle. 235 
Chapitre JcMXïP&t&rtune de Fau- 
vel. /BIBL.STS A .... 246 

UtN kA T > À t gL g"T)ES chapitres. 



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